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Midi douze, un mardi d'octobre, dans la cuisine d'une maison de Saumur. La casserole de pâtes déborde sur la plaque, une odeur d'amidon brûlé monte vers la hotte. Gérard, 63 ans, regarde l'horloge au-dessus du frigo et soupire assez fort pour être entendu. Dans l'entrée, Martine pose son sac de piscine, les cheveux encore mouillés, et comprend qu'il l'attend depuis une heure.
Quarante ans d'atelier, puis un été entier à ne rien devoir
Gérard a passé quarante et un ans dans le même atelier de menuiserie industrielle, à la sortie de Saumur. Il arrivait à sept heures moins le quart, garait sa vieille Clio grise toujours à la même place, près du conteneur à copeaux. Ses collègues l'appelaient le chef, même après qu'on lui eut retiré l'équipe pour un poste de contrôle qualité. Il connaissait le bruit de chaque machine et savait, à l'oreille, quand une lame commençait à fatiguer. Le dernier vendredi de juin, ils lui ont offert une canne à pêche et un gâteau trop sucré.
L'été qui a suivi ressemble à ce que tout le monde imagine en rêvant de la retraite. Il se levait sans réveil, buvait son café sur la terrasse en écoutant les merles dans le cerisier du voisin. Il a repeint le portail, emmené les petits-enfants à la Loire, testé sa canne à pêche deux matins par semaine. Martine, qui a arrêté son travail de secrétaire médicale trois ans plus tôt, le regardait faire avec amusement. Elle disait aux amies qu'elle retrouvait l'homme qu'elle avait épousé, plus léger, presque rieur.
En juillet, ils sont partis dix jours en Bretagne, hors des dates habituelles des congés, pour le plaisir d'éviter les bouchons. Gérard répétait à chaque terrasse de café qu'il ne regrettait rien, qu'il aurait dû partir plus tôt. Les soirs d'août, il calculait à voix haute le nombre de lundis qu'il ne passerait plus à l'atelier. Il en riait, Martine aussi. Rien, à ce moment-là, ne laissait deviner que l'automne serait plus compliqué. Ils avaient de l'argent de côté, une maison payée, une bonne santé, et le sentiment d'avoir mérité tout cela.
Le pari de tout faire ensemble, pour rattraper le temps
Fin août, autour d'un barbecue, Gérard a annoncé son grand projet avec un sérieux qui a fait sourire leur fils. Désormais, disait-il, ils feraient tout à deux, les courses, le marché, les balades, parce qu'ils avaient assez vécu séparés. Pendant quarante ans, ils s'étaient croisés le soir, fatigués, entre la vaisselle et le journal télévisé. Il voulait réparer ça, et l'intention était sincère. Martine a dit oui, touchée, sans mesurer ce que cela allait déranger dans les habitudes qu'elle s'était construites seule.
Car Martine, depuis trois ans, avait trouvé son rythme. Piscine le mardi et le jeudi matin, chorale le lundi soir, bénévolat à la médiathèque le vendredi. Elle déjeunait quand elle avait faim, parfois à treize heures trente, parfois d'une simple soupe debout près de l'évier. Ce désordre tranquille lui allait très bien. Gérard, lui, n'avait jamais connu autre chose que la sirène de midi à l'atelier, la gamelle sortie à l'heure exacte. Personne n'avait pensé à parler de ces deux horloges si différentes.
Les premières semaines de septembre, ils ont tenu le pari avec application. Ils allaient ensemble au supermarché, ce qui prenait deux fois plus de temps parce que Gérard comparait chaque prix. Il l'accompagnait à la piscine et l'attendait dans la voiture en lisant le journal. Soyons honnêtes, c'était charmant au début, cette attention nouvelle. Martine trouvait simplement qu'elle avait moins de temps pour respirer. Elle ne disait rien, se répétant que c'était une période d'ajustement, qu'il fallait lui laisser trouver ses marques.
« Je m'emmerde un peu, mais ça va passer, c'est juste l'automne qui me fait ça. »
Un matin d'octobre, il ne sait plus quoi faire de ses mains
Le premier signe est passé presque inaperçu. Un matin de début octobre, Martine a trouvé Gérard debout dans le garage, devant l'établi, sans rien entre les mains. Il regardait ses outils rangés au millimètre, comme s'il attendait qu'un chef vienne lui donner une commande. Elle lui a demandé ce qu'il faisait, il a répondu qu'il réfléchissait. Le lendemain, il a rangé une deuxième fois les mêmes tournevis. La troisième fois, il a vidé le tiroir entier sur le sol, puis l'a remis exactement pareil.
Ensuite sont venues les petites remarques. Il trouvait que le pain était acheté trop tard, que la machine à laver tournait aux mauvaises heures. Il commentait le prix du chauffage, relevait le compteur d'eau tous les deux jours. Martine a d'abord ri, puis elle s'est agacée. Il passait de la cuisine au salon, du salon au jardin, sans jamais s'asseoir vraiment. La télévision restait allumée sur les chaînes d'information, le son bas, du matin au soir, comme un bruit de fond d'atelier.
Gérard, lui, ne voyait rien d'anormal. Il disait qu'il était juste un peu fatigué, que l'automne lui donnait toujours un coup de mou. Il dormait pourtant plus que jamais, se levait tard, faisait une sieste. Un dimanche, son fils l'a appelé pour lui demander comment se passait la vie de rentier. Gérard a répondu, après un silence, je m'emmerde un peu, mais ça va passer. Il a ri tout de suite après, pour que la phrase sonne comme une blague. Personne n'a relevé.
La guerre de midi éclate autour d'une casserole de pâtes
C'est le déjeuner qui a tout fait déborder. Gérard s'est mis à préparer le repas lui-même, chaque jour, pour midi pile. Martine, qui rentrait de la piscine vers midi et quart, trouvait les pâtes trop cuites et son mari vexé. Il lui reprochait de ne pas prévenir, elle lui reprochait de décider seul. Ce mardi-là, la casserole a débordé, le ton est monté. Elle a lancé qu'elle n'était pas sa pointeuse, il a claqué la porte du jardin.
Les jours suivants, ils ont tenté des arrangements. Déjeuner à midi et demi, un compromis qui ne satisfaisait personne. Martine a raccourci ses longueurs à la piscine, puis a renoncé à son café avec les copines après le bain. Gérard a promis de ne plus commenter les horaires, et a tenu deux jours. Elle a appelé sa sœur, qui lui a dit en riant que tous les hommes devenaient pénibles à la retraite. Cette réponse ne l'a pas aidée, elle l'a même un peu inquiétée.
Un soir, Martine a pris rendez-vous chez leur médecin traitant, en prétextant un contrôle de tension pour Gérard. Il s'y est rendu en grognant. Dans le cabinet, il a parlé de son sommeil, de son ennui, du sentiment de ne servir à rien. Il a dit, presque en s'excusant, avant, quand je rentrais, je savais ce que j'avais fait de ma journée. Le médecin a écouté longtemps, puis lui a posé une question à laquelle il ne s'attendait pas du tout.
« Je ne suis pas ta pointeuse, Gérard, je rentre quand je rentre. »
Ce n'était ni de la déprime ni un couple qui s'abîme
Le médecin lui a demandé depuis combien de temps il était à la retraite. Quatre mois, a répondu Gérard. Le médecin a hoché la tête et lui a expliqué que ce qu'il décrivait, il l'entendait souvent chez ses patients fraîchement retraités. D'après lui, après un premier temps euphorique, une sorte de lune de miel, beaucoup traversent une phase de désenchantement qui dure quelques mois. Ce n'est pas l'ennui d'un paresseux, ni forcément une dépression, a-t-il précisé, mais la perte brutale d'un cadre.
Pendant quarante ans, l'atelier décidait pour Gérard de l'heure du lever, du repas, de la pause. Il lui donnait aussi un rôle : celui qu'on appelait, qui savait régler les machines, qui comptait. En juin, tout cela a disparu d'un coup, et l'été a masqué le vide parce qu'il ressemblait à de longues vacances. En octobre, quand les vacances des autres se sont terminées, la question est revenue : à quoi sert-il maintenant. Le déjeuner à midi pile, a compris Martine, c'était sa dernière sirène d'atelier.
En rentrant, ils sont restés longtemps dans la voiture, garée devant la maison, moteur coupé. Martine a dit qu'elle s'en voulait de ne pas avoir compris plus tôt. Gérard a répondu qu'il ne comprenait pas lui-même, qu'il croyait juste qu'elle avait changé. On connaît tous ça, ces disputes sur un détail qui cachent autre chose de plus lourd. Elle a pris sa main et lui a proposé de reprendre la discussion du barbecue, mais cette fois pour décider ce qu'ils ne feraient pas ensemble.
Deux horloges, deux pièces, et un déjeuner fixé à treize heures
Ils ont commencé par l'horaire. Le déjeuner est désormais à treize heures, en semaine, et chacun s'organise librement avant. Le matin appartient à Gérard, qui a repris un rythme : lever à sept heures et demie, marche jusqu'au pont, puis atelier. Il a transformé le garage en véritable espace de travail, avec une radio et une porte qu'on frappe avant d'entrer. Martine a retrouvé sa piscine et son café d'après bain. Le salon est redevenu son domaine, sans la télévision allumée en fond.
Gérard a aussi cherché à retrouver un rôle. Un ancien collègue l'a orienté vers un atelier associatif qui répare des meubles pour des familles relogées, deux après-midi par semaine. Il y montre aux plus jeunes comment affûter une lame, et on recommence à l'appeler le chef, avec un sourire. Il dit maintenant, en riant pour de vrai, je suis plus fatigué qu'à l'atelier, mais au moins je sais pourquoi. Le désenchantement n'a pas disparu en un jour. Il s'est dissous, peu à peu, vers la fin de l'hiver.
Ce passage leur a coûté quelques semaines de tension et beaucoup de larmes ravalées, rien de plus, mais ils savent qu'il aurait pu durer. Martine en parle aujourd'hui à ses amies dont les maris approchent de la date. Elle leur conseille de ne pas croire que l'été raconte toute l'histoire. Le vrai test, dit-elle, arrive à l'automne, quand plus rien n'oblige à se lever. Elle leur conseille surtout de regarder l'horloge de la cuisine, et de se demander qui, chez eux, décide vraiment de l'heure du déjeuner.
« Avant, quand je rentrais le soir, au moins je savais ce que j'avais fait de ma journée. »
- Prévoir que l'euphorie des premiers mois puisse laisser place à quelques mois plus difficiles.
- Fixer ensemble des horaires communs clairs, comme celui du déjeuner, et garder le reste libre.
- Garder chacun un espace à soi dans la maison, avec une porte qu'on respecte.
- Conserver ses activités personnelles au lieu de tout faire à deux.
- Chercher un rôle utile : bénévolat, association, transmission d'un savoir-faire.
- En parler à son médecin traitant si l'ennui, le sommeil ou l'irritabilité s'installent.
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