Il prend sa retraite près de Quimper, heureux d’avoir enfin du temps : en octobre, chaque passage au supermarché finit en dispute avec sa femme

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Le chariot grinçait d'une roue, comme toujours, entre le rayon des yaourts et celui des fromages. Il était dix heures dix, un mardi d'octobre, dans le supermarché d'Ergué-Gabéric, à deux pas de Quimper. Yves tenait un paquet de beurre demi-sel à la main. Derrière lui, Martine soupirait, le regard fixé sur sa liste pliée en quatre.

Quarante ans de métier, puis enfin le temps devant lui

Yves a pris sa retraite le premier septembre, après trente-huit ans comme technicien dans une entreprise de maintenance agricole. Il partait chaque matin à sept heures, rentrait vers dix-huit heures trente, souvent les mains encore noires de cambouis. Martine, elle, avait quitté son poste de secrétaire médicale deux ans plus tôt. Leur maison, une longère blanchie à la chaux, regarde un petit verger de pommiers. Les enfants vivent à Rennes et à Nantes, ils appellent le dimanche soir.

Le jour de son pot de départ, Yves a reçu une canne à pêche et un bon pour un week-end à Belle-Île. Il a fait un petit discours, la voix un peu étranglée. Puis il est rentré, il a posé sa sacoche dans l'entrée et ne l'a plus jamais rouverte. Les premières semaines ont eu un goût de vacances prolongées. Il dormait jusqu'à huit heures, buvait son café sur la terrasse, regardait les nuages passer au-dessus de l'Odet.

Martine se souvient de ce mois de septembre comme d'une parenthèse lumineuse. Ils sont allés à Concarneau un mercredi, sans raison, juste pour manger des crêpes face aux remparts. Ils ont repeint ensemble le volet de la cuisine, en riant de leurs coups de pinceau maladroits. Le soir, Yves parlait de ses projets avec un enthousiasme d'adolescent. Il voulait refaire le cabanon, apprendre l'espagnol, marcher sur le GR34. Tout semblait possible, et surtout tout semblait simple.

Une bonne idée : faire les courses à deux

C'est Yves qui a proposé, un dimanche soir, d'accompagner Martine au supermarché. Pendant toutes ces années, c'était elle qui s'en chargeait, le mardi matin, avec une organisation rodée. Lui trouvait injuste qu'elle porte encore seule cette corvée maintenant qu'il était disponible. Il voulait aider, partager, se rendre utile. Il l'a dit avec sincérité, presque fier de son idée. Martine a souri, touchée, et a répondu que oui, bien sûr, ce serait agréable de le faire ensemble.

Le premier mardi s'est plutôt bien passé. Yves poussait le chariot, Martine cochait sa liste au crayon à papier. Il découvrait les rayons comme un touriste, s'étonnait du prix des cafés en capsules, lisait les étiquettes à voix haute. Elle trouvait cela amusant, un peu attendrissant. Ils sont rentrés avec deux sacs de plus que prévu, dont une bouteille de cidre fermier qu'il avait tenu à prendre. Ce n'était rien, une petite fantaisie de jeune retraité.

Il y avait aussi, derrière cette décision, une chose qu'Yves n'avouait pas vraiment. Les journées commençaient à lui sembler longues, surtout entre dix heures et midi. Le cabanon attendait, mais il manquait de planches, et le temps était à la pluie. Aller au supermarché donnait une forme à la matinée. On connaît tous ça, ce besoin d'avoir un rendez-vous, même modeste, pour se sentir encore dans le mouvement. Il ne le formulait pas ainsi, il disait simplement qu'il voulait être utile.

« J'avais quarante ans d'habitudes et il les découvrait en trois matinées, comme s'il fallait tout revoir. »

Le jour où le beurre doux a remplacé le demi-sel

Le grain de sable est arrivé au troisième mardi, devant le rayon crèmerie. Yves a pris un beurre doux en promotion, persuadé de faire une économie de quarante centimes. Martine l'a reposé sans un mot et a pris le demi-sel habituel. Il a demandé pourquoi, sur un ton léger. Elle a répondu que chez eux, on prenait le demi-sel, point. Il a ri, elle n'a pas ri. Le reste des courses s'est déroulé dans un silence un peu épais.

Sur le moment, aucun des deux n'y a vraiment prêté attention. Dans la voiture, ils ont parlé de la météo et du voisin qui taillait sa haie trop court. Mais la semaine suivante, d'autres petits accrocs sont apparus. Yves voulait passer par le rayon bricolage, Martine voulait suivre son trajet habituel, de l'entrée vers les surgelés. Il proposait de changer de marque de lessive, elle haussait les épaules. Il comparait les prix au kilo, elle trouvait qu'il lui faisait perdre du temps.

Ce que Martine ne disait pas, c'est qu'elle avait l'impression d'être surveillée. Pendant des années, ses courses du mardi avaient été un moment à elle, une parenthèse tranquille dans la semaine. Elle saluait la caissière, Nolwenn, qu'elle connaissait depuis longtemps. Elle prenait parfois un café au comptoir de la galerie marchande. Désormais, Yves était là, avec ses remarques et ses questions. « J'avais quarante ans d'habitudes et il les découvrait en trois matinées, comme s'il fallait tout revoir », raconte-t-elle.

Des disputes qui débordent jusque dans la cuisine

Début octobre, les accrochages du supermarché ont commencé à suivre le couple jusqu'à la maison. Yves rangeait les courses à sa façon, les conserves à gauche, les pâtes en haut. Martine passait derrière lui et remettait tout à sa place sans un commentaire. Il le voyait et se sentait vexé. Un soir, il a voulu cuisiner un poulet basquaise, et elle l'a laissé faire en restant dans la pièce. Chaque geste devenait une petite négociation silencieuse, épuisante pour l'un comme pour l'autre.

Yves a tenté d'en parler à son ancien collègue, Patrick, retraité depuis trois ans. Ils se sont retrouvés au café du bourg, devant deux demis. Patrick a éclaté de rire en entendant l'histoire du beurre. Lui aussi avait connu ça, disait-il, avec sa femme et le jardin. Il a conseillé à Yves de trouver une activité à l'extérieur, vite. Yves est rentré un peu rassuré, mais sans comprendre ce qui se jouait vraiment chez lui.

Le mardi suivant, la situation a éclaté au parking. Martine a dit qu'elle préférait y aller seule. Yves a pris cela comme un rejet, presque une humiliation. Il a claqué la portière de la voiture et il est resté dans le garage toute la matinée. Elle est partie, les mains crispées sur le volant, la gorge serrée. « Je ne le reconnaissais plus, et je ne me reconnaissais pas non plus, à me battre pour une marque de beurre », confie-t-elle.

« Je ne le reconnaissais plus, et je ne me reconnaissais pas non plus, à me battre pour une marque de beurre. »

Ce n'était ni le beurre ni les courses

C'est leur fille, Gaëlle, qui a mis des mots sur la situation, un dimanche au téléphone. Elle travaille dans une association d'accompagnement des seniors à Rennes. Elle a écouté sa mère, puis son père, et elle a souri. Elle leur a expliqué que ce qu'ils vivaient avait un nom dans le domaine de l'accompagnement : après une courte lune de miel, beaucoup de jeunes retraités traversent une phase de désenchantement. Les premières semaines ressemblent à des vacances, puis le quotidien reprend ses droits, plus brutalement qu'on ne l'imagine.

Gaëlle a ajouté une chose qui a frappé Yves. Pendant quarante ans, le travail avait réparti les territoires du couple sans que personne ait à les négocier. Lui avait l'atelier, la route, les clients. Elle avait la maison, les courses du mardi, son rythme à elle. La retraite d'Yves avait fait disparaître cette frontière invisible d'un seul coup. Il ne s'agissait pas de beurre, mais de place : chacun défendait un espace qu'il croyait acquis, sans même savoir qu'il le défendait.

Martine a raccroché en silence, puis elle est allée trouver Yves dans le garage. Ils ont parlé longtemps, assis sur deux tabourets, au milieu des outils. Elle lui a dit que ses courses du mardi comptaient pour elle, pas pour les courses elles-mêmes. Il lui a avoué qu'il s'ennuyait le matin et qu'il avait peur de ne plus servir à rien. « J'ai compris que je m'étais installé dans sa vie sans frapper à la porte », reconnaît Yves aujourd'hui.

Redessiner la carte de la maison, horaire par horaire

Ils ont pris une décision simple, presque administrative. Martine garde ses courses du mardi, seule, avec son café à la galerie marchande. Yves s'occupe du marché de Quimper le samedi matin, les légumes, le poisson et le pain. La cuisine est partagée par jours, et chacun range comme il veut le soir où il cuisine. Yves a aussi rejoint un atelier de menuiserie associatif deux matinées par semaine. Soyons honnêtes, cela ressemble à un règlement intérieur, mais la maison respire de nouveau.

Ce rééquilibrage n'a rien coûté en argent, mais il a demandé du temps et quelques soirées difficiles. Le couple estime avoir perdu presque deux mois à se disputer pour des détails. Yves regrette surtout de ne pas avoir anticipé, alors qu'il préparait sa retraite depuis des années sur le plan financier. Il avait fait ses calculs, rencontré sa caisse, vérifié ses trimestres. Il n'avait jamais imaginé qu'il faudrait aussi préparer les mardis matin, les horaires du déjeuner et la place de chacun.

Aujourd'hui, Martine sourit en repensant au rayon crèmerie. Elle dit que cette crise les a obligés à se parler comme ils ne l'avaient pas fait depuis longtemps. Yves a terminé le cabanon en novembre, avec les planches de l'atelier. Le samedi, il revient du marché avec un bouquet de fleurs, parfois des huîtres. Le mardi, il ne demande plus rien. Pour eux, la vraie retraite n'a pas commencé en septembre, mais le jour où chacun a retrouvé son territoire.

« J'ai compris que je m'étais installé dans sa vie sans frapper à la porte. »

  • Repérer les moments de la semaine que chacun considère comme les siens avant le départ en retraite.
  • Se parler des horaires : lever, repas, sorties, plutôt que de les laisser se caler au hasard.
  • Prévoir pour le nouveau retraité au moins une activité régulière hors de la maison.
  • Répartir clairement les tâches partagées, courses, cuisine, rangement, par jour ou par domaine.
  • Garder des temps seuls, sans culpabilité, pour chacun des deux conjoints.
  • Ne pas s'alarmer d'un passage à vide après les premières semaines : beaucoup de couples le traversent.

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Emilie Morlaes, les bohémiennes coiffure
Emilie Morlaes

Ancienne gérante du salon Les Bohémiennes Coiffure, Émilie partage son expérience de la coiffure, des soins capillaires et de la beauté. Elle décrypte les tendances et propose des conseils pratiques issus de son expérience du terrain.

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