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Il était huit heures du matin, un samedi de novembre, et le râteau grattait déjà la pelouse humide derrière la maison de Gérard, à Angers. Une brume légère traînait au-dessus des haies. Sous ses bottes, les feuilles du chêne voisin crissaient, brunes et lourdes de rosée. Il en était à son sixième sac, et il comptait, comme chaque année, sans vraiment s'en rendre compte.
Trente ans de jardin tranquille à l'ombre d'un chêne voisin
Gérard a 67 ans, il a été chauffeur de car pendant près de quarante ans sur les lignes du Maine-et-Loire. Avec Monique, sa femme, il a acheté cette maison du quartier Saint-Serge au début des années quatre-vingt-dix. Un pavillon en tuffeau, un garage où dort une vieille Clio, et surtout un jardin de quatre cents mètres carrés qu'il soigne comme d'autres soignent une voiture de collection. La pelouse, les rosiers, le potager du fond, tout y passe chaque week-end.
De l'autre côté de la clôture grillagée se dresse le chêne des voisins, un arbre immense dont personne ne connaît vraiment l'âge. Quand ils sont arrivés, Gérard l'a trouvé magnifique, et il le trouve encore beau en été. L'ombre tombe sur la terrasse vers seize heures, juste quand la chaleur devient pénible. Les enfants y ont accroché une balançoire, autrefois, à une branche qui dépassait chez eux. Pendant longtemps, l'arbre faisait partie du décor, comme le clocher qu'on aperçoit au loin.
Les voisins, eux, ont changé deux fois. Les premiers étaient un couple d'enseignants avec qui on partageait l'apéritif l'été. Depuis six ans, c'est Yann qui habite là, un ingénieur d'une quarantaine d'années, poli, discret, souvent absent. Il salue d'un signe de tête, sort ses poubelles le mardi soir, et ne fait jamais de bruit. Gérard n'avait rien à lui reprocher, et c'est sans doute pour ça que la question des feuilles ne s'était jamais vraiment posée entre eux.
Le dos qui fatigue et l'idée d'en finir avec l'arbre
Les choses ont commencé à changer il y a deux ans, avec une hernie discale qui a cloué Gérard au lit pendant trois semaines. Depuis, chaque séance de râteau se paie le lendemain. Monique l'aide un peu, mais elle a ses genoux. Or le chêne ne fait pas de pause : à partir de la fin octobre, il lâche ses feuilles par vagues, et le jardin redevient brun en quelques jours. Gérard a calculé qu'il remplissait une quarantaine de sacs chaque automne, à porter ensuite à la déchetterie.
Il y avait aussi la gouttière. Deux fois, elle s'est bouchée lors d'un orage, et l'eau a débordé contre le mur de la cuisine. Gérard est monté sur l'échelle, Monique tenait le pied en lui disant qu'il était fou. Il a vidé à la main une bouillie de feuilles pourries. Ce soir-là, en se lavant les mains, il a dit à sa femme qu'il allait parler au voisin, et que cette fois il demanderait qu'on coupe l'arbre une bonne fois pour toutes.
Soyons honnêtes, l'idée lui paraissait raisonnable. Il ne voulait pas faire d'histoire, il voulait juste retrouver un jardin propre et un dos tranquille. Dans sa tête, le raisonnement était simple : l'arbre appartient à Yann, les feuilles tombent chez Gérard, donc c'est à Yann de régler le problème. Il a même préparé sa phrase, répétée à voix basse en allant chercher le pain. Il proposerait de partager les frais d'élagage, pour montrer sa bonne volonté. Il se sentait dans son droit, et plutôt généreux.
« Je me sentais dans mon droit, je voulais juste un jardin propre et un dos tranquille. »
Une réponse calme qui laisse Gérard sans voix sur le trottoir
Un dimanche matin, Gérard a sonné chez Yann. Le voisin est sorti en pull, une tasse de café à la main, et l'a écouté sans l'interrompre. Gérard a parlé des sacs, de son dos, de la gouttière, puis il a lâché sa demande : faire abattre le chêne. Il y a eu un silence. Yann a regardé l'arbre, puis Gérard, et il a répondu d'une voix très posée qu'il comprenait, mais qu'il n'était pas obligé de l'abattre.
Ce qui a dérouté Gérard, c'est le ton. Pas d'agressivité, pas de mépris, simplement une certitude tranquille. Yann a ajouté qu'il tenait à cet arbre, qu'il l'avait choisi en partie pour lui en achetant la maison, et que des feuilles qui tombent, c'était l'automne. Il a même proposé de venir l'aider à ramasser un samedi. Gérard a bredouillé un remerciement et il est rentré chez lui, les mains dans les poches, avec la désagréable impression d'avoir perdu sans savoir comment.
Il a raconté la scène à Monique en tournant en rond dans la cuisine. Il m'a dit qu'il n'y était pas obligé, comme si je lui demandais de repeindre sa façade, répétait-il. Monique a haussé les épaules et lui a conseillé de laisser tomber. Mais Gérard n'a pas dormi de la nuit. Dans le noir, il entendait les feuilles gratter contre les volets avec le vent, et chaque bruit lui semblait une petite provocation. Il s'était promis de vérifier si Yann avait vraiment raison.
Des recherches, un coup de fil à la mairie, et beaucoup d'avis contradictoires
Le lundi, Gérard a commencé par son beau-frère, Alain, qui a toujours un avis sur tout. Selon lui, c'était simple, il suffisait d'envoyer un courrier recommandé et de menacer d'un procès. Le fils de Gérard, au téléphone depuis Nantes, a dit l'inverse : on ne peut rien faire contre un arbre chez le voisin. Sur internet, Gérard a trouvé des forums où des inconnus juraient tout et son contraire. Plus il lisait, plus il se sentait perdu dans les messages.
Il a fini par appeler la mairie d'Angers, où une employée l'a orienté vers une permanence d'accès au droit. Il a obtenu un rendez-vous dix jours plus tard. En attendant, il a ressorti le râteau, de mauvaise humeur, et il a remarqué pour la première fois une chose à laquelle il n'avait jamais prêté attention. Le tronc du chêne était vraiment tout près du grillage. Il est allé chercher son mètre ruban dans le garage pour en avoir le cœur net.
À genoux dans l'herbe mouillée, il a mesuré. Un mètre trente entre le tronc et la clôture. Il a aussi regardé en l'air, longuement. Trois grosses branches passaient franchement au-dessus de son jardin, l'une presque jusqu'à la gouttière. Monique l'a vu par la fenêtre et lui a demandé ce qu'il fabriquait. Je mesure, a-t-il répondu, je veux arriver avec des faits. Il a noté les chiffres sur un carnet à spirale et il a pris quelques photos avec son téléphone.
« Il m'a dit qu'il n'y était pas obligé, comme si je lui demandais de repeindre sa façade. »
Ce que la juriste lui explique : les feuilles, non, les branches, oui
La permanence se tenait dans une petite salle aux murs beiges. La juriste, une femme d'une cinquantaine d'années, a écouté Gérard en feuilletant ses photos. Puis elle lui a expliqué que, dans son cas, la chute des feuilles était généralement considérée comme un inconvénient normal du voisinage. Vivre près d'arbres, c'est accepter qu'ils perdent leurs feuilles. Pour obtenir quelque chose sur ce seul motif, il faudrait un trouble vraiment anormal, et quarante sacs par an ne suffiraient probablement pas.
Gérard a senti sa mâchoire se serrer, mais elle a continué. Les branches, en revanche, c'est autre chose, a-t-elle dit. Le Code civil permet de demander au propriétaire de couper celles qui dépassent sur votre terrain, et il ne peut pas refuser. C'est lui qui coupe, ou qui fait couper, à ses frais. Vous ne devez pas le faire vous-même sans accord. Les racines qui avancent chez vous, en revanche, vous pouvez les couper vous-même à la limite.
Restait la question de la distance, et c'est là que le carnet de Gérard a servi. La juriste a rappelé qu'en l'absence de règles locales particulières, un arbre de plus de deux mètres de haut doit être planté à au moins deux mètres de la limite séparative. À un mètre trente, le chêne était trop près. Mais elle a aussitôt nuancé : si l'arbre a dépassé deux mètres depuis plus de trente ans, le voisin peut généralement opposer la prescription trentenaire, et l'abattage n'est plus exigible.
Un chêne qui reste, des branches qui tombent, et une paix retrouvée
Gérard est rentré pensif. Le chêne avait sans doute bien plus de trente ans, il le savait au fond de lui. Il a compris qu'il ne verrait jamais l'arbre tomber, et curieusement, ça l'a soulagé. Il a écrit à Yann une lettre simple, sans menace, demandant que les trois branches qui surplombaient son jardin soient coupées. Il a pris soin de joindre les photos. Deux jours plus tard, Yann a sonné chez lui avec une bouteille de cidre.
On connaît tous ça : un conflit qui s'éteint dès qu'on parle enfin sur les bons termes. Yann a reconnu qu'il ne savait pas, pour les branches, et il a fait venir un élagueur en décembre. La facture, six cent quarante euros, était pour lui. Le jour de l'intervention, les deux hommes ont regardé ensemble les branches descendre au bout des cordes. Je préfère garder mon arbre et payer ça, a dit Yann, que de le perdre pour une histoire de râteau.
Il reste des feuilles, évidemment, mais moins sur la terrasse et plus aucune dans la gouttière. Gérard a acheté un souffleur électrique, et Yann vient donner un coup de main un samedi par an, avec sa remorque pour la déchetterie. Monique dit que son mari a retrouvé le sommeil. Lui reconnaît qu'il aurait gagné du temps en se renseignant avant de sonner. J'étais parti pour faire tomber l'arbre, et finalement j'ai gagné un voisin, résume-t-il en souriant.
« Je mesure, je veux arriver avec des faits, pas avec ce qu'on raconte sur les forums. »
- Les feuilles qui tombent relèvent en général des inconvénients normaux du voisinage.
- Vous pouvez exiger que le voisin coupe à ses frais les branches qui dépassent chez vous.
- Ne coupez jamais vous-même les branches du voisin sans son accord écrit.
- Les racines qui empiètent peuvent être coupées par vous à la limite de propriété.
- Un arbre de plus de deux mètres doit être à deux mètres de la limite, sauf règle locale.
- Au-delà de trente ans à cette hauteur, l'abattage ne peut plus en principe être exigé.
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