Il ramasse depuis trente ans les noix de son noyer chez le voisin : cette année, la nouvelle voisine garde les paniers pour elle

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Il était un peu plus de sept heures, et le brouillard d'octobre collait encore aux prés autour de Périgueux. Bernard a poussé le portillon du fond, son seau en zinc à la main, et le loquet a grincé comme chaque automne. Sous le grand noyer, le sol craquait de coques noircies. Mais de l'autre côté du grillage, quelqu'un l'attendait déjà, les bras croisés.

Trente automnes sous le même noyer, sans jamais compter les noix

Bernard a soixante et onze ans, une Clio grise qui ne sort plus que le dimanche et une longère en pierre achetée avec Monique en 1989. Le noyer était déjà là, planté par l'ancien propriétaire, à moins de trois mètres de la clôture. Avec les années, ses branches ont pris leurs aises. Une bonne moitié de la ramure s'étend aujourd'hui au-dessus du terrain voisin, une prairie bordée de haies qui appartenait à une vieille dame du village.

Cette voisine s'appelait Odette, et elle n'avait que faire des noix. Chaque automne, Bernard enjambait le petit grillage avec son seau, ramassait tout ce qui était tombé chez elle et lui déposait en retour un bocal de confiture ou un pot de cerneaux. Personne n'avait jamais rien signé, personne n'en avait jamais parlé. C'était comme ça, une politesse de campagne, de celles qui tiennent des décennies sans qu'on y pense vraiment.

Les noix, chez Bernard, c'est presque une affaire de famille. Monique les fait sécher sur des claies dans le grenier, les petits-enfants viennent les casser à la Toussaint, et une partie part au moulin du coin pour l'huile. Les bonnes années, cela fait une trentaine de kilos. Ce n'est pas une fortune, soyons honnêtes, mais c'est le rythme de l'automne, le geste qui ouvre la saison. Bernard n'avait jamais imaginé qu'on puisse le lui retirer.

Quand Odette part en maison de retraite, la prairie change de mains

Au printemps dernier, Odette est partie en maison de retraite à Trélissac, et sa fille a vendu la prairie avec la petite maison attenante. Les nouveaux arrivants s'appellent Claire et Julien, la quarantaine, deux enfants, une voiture électrique et des projets de potager. Bernard les a accueillis comme il faut, avec une bouteille de vin de Bergerac et quelques conseils sur l'arrosage. La conversation a été cordiale, un peu courte, mais rien d'inquiétant.

Pendant l'été, il a vu Julien élaguer les haies et Claire tracer des carrés de culture juste sous le noyer. Il s'est dit qu'ils apprécieraient l'ombre en août. Il n'a pas pensé une seconde à leur parler des noix. Pour lui, la question ne se posait pas : l'arbre était à lui, planté chez lui, entretenu par lui, donc les fruits lui revenaient, où qu'ils tombent. C'était une évidence qu'il n'avait jamais eu besoin de formuler.

Monique, elle, avait eu un léger doute. Elle avait suggéré d'aller frapper chez eux avant la récolte, histoire de prévenir et de proposer un partage. Bernard avait haussé les épaules. Il ne voulait pas avoir l'air de demander la permission pour ramasser ses propres noix. On connaît tous ça, cette fierté tranquille de celui qui est là depuis longtemps et qui pense que les habitudes valent des titres de propriété. Il allait le regretter.

« Depuis trente ans je ramasse ces noix, et on vient me dire qu'elles ne sont pas à moi, je ne comprenais rien. »

Des noix rassemblées en tas, bien avant qu'il ne passe le grillage

Début octobre, les premières noix ont commencé à tomber, et Bernard a remarqué quelque chose d'étrange. Côté voisin, le sol était presque propre. Les coques n'étaient pas éparpillées dans l'herbe comme d'habitude, mais rassemblées en petits tas au pied des carrés de potager. Il a pensé que les enfants avaient joué avec, ou que Claire avait simplement dégagé ses allées. Il a ramassé son côté, rempli deux seaux, et n'a rien dit.

Trois jours plus tard, les petits tas avaient disparu. À leur place, il a aperçu des cagettes alignées sous l'appentis de la petite maison, pleines de noix encore humides. Il a eu un pincement, mais il s'est raisonné. Peut-être qu'ils comptaient les lui rapporter, peut-être qu'ils voulaient lui rendre service. Monique, en regardant par la fenêtre de la cuisine, a simplement dit qu'elle trouvait ça bizarre, et elle a remis la bouilloire sur le feu.

C'est ce matin-là, dans le brouillard, que Bernard a décidé de passer le grillage comme il l'avait toujours fait. Claire était déjà dehors, en bottes, une cagette à la main. Elle l'a regardé poser le pied sur le fil de fer et lui a demandé, très calmement, ce qu'il venait faire chez elle. Il a montré son seau. Elle a répondu que les noix tombées dans son jardin étaient à elle, et qu'elle comptait bien les garder.

Le fils avocat, le maire et un forum qui disent tous autre chose

Bernard est rentré blême, le seau vide. Il a d'abord tourné en rond dans la cuisine en répétant que c'était son arbre et que personne n'avait le droit de lui prendre ses noix. Monique lui a fait remarquer qu'il était entré sans prévenir sur un terrain qui n'était plus celui d'Odette. Il n'a pas aimé l'entendre. Le soir même, il a appelé son fils Thomas, qui travaille dans une agence immobilière à Bordeaux.

Thomas n'était pas sûr de lui. Il a parlé de servitude, de droit de passage, puis s'est reporté sur un forum où des inconnus se contredisaient avec beaucoup d'assurance. Les uns juraient que les fruits appartiennent toujours au propriétaire de l'arbre, les autres que tout ce qui touche le sol revient au terrain. Bernard a même lu qu'il pouvait exiger un droit d'accès pour sa récolte. Il s'y est accroché, sans vraiment comprendre d'où sortait l'idée.

Le lundi, il est allé voir le maire, qu'il connaît depuis l'école. L'élu l'a écouté, lui a servi un café, puis a avoué qu'il voyait passer ce genre d'histoires chaque automne, avec les noyers, les châtaigniers et les cerisiers. Il lui a conseillé d'éviter de s'énerver et de consulter un conciliateur de justice, qui tient une permanence à la mairie une fois par mois. Bernard est reparti avec un rendez-vous et une boule dans le ventre.

« Je n'ai rien volé, monsieur, ce qui tombe dans mon jardin, je le ramasse, c'est tout. »

Ce que dit l'article 673, et ce que Bernard n'avait pas lu

Le conciliateur, un ancien greffier aux cheveux blancs, a sorti un vieux Code civil de sa sacoche. Il a ouvert à l'article 673 et l'a lu à voix haute, lentement. Les fruits tombés naturellement des branches qui avancent sur une propriété voisine appartiennent au propriétaire du terrain sur lequel ils tombent. Bernard a cru qu'il avait mal entendu. Il a demandé à relire. Le texte n'avait pas changé entre les deux lectures, et le conciliateur a refermé le livre.

Autrement dit, depuis trente ans, Odette lui faisait cadeau de noix qui étaient légalement les siennes. Les confitures n'étaient pas un échange, c'était un remerciement. Claire n'avait rien volé du tout, elle appliquait simplement une règle que Bernard ignorait. Le conciliateur a souri en voyant son visage. J'ai vu des gens fâchés à vie pour moins que ça, a-t-il dit, alors autant que vous sachiez exactement où vous en êtes avant de dire quoi que ce soit.

Mais la règle a une autre face, et elle joue dans l'autre sens. La voisine n'a pas le droit de cueillir les noix sur l'arbre, ni de secouer les branches pour les faire tomber. Seuls les fruits tombés naturellement lui reviennent. Le même article permet aussi au propriétaire du terrain d'exiger que les branches qui dépassent soient coupées, et c'est alors au propriétaire de l'arbre de s'en charger. Bernard est ressorti avec deux certitudes, et aucune ne lui plaisait vraiment.

Un panier sur le muret, et un noyer qu'il faudra tailler

Le samedi suivant, Bernard est allé frapper à la porte de Claire, cette fois par le portail, avec un pot de cerneaux de l'an dernier. Il s'est excusé d'être entré sans prévenir. Claire s'est détendue presque aussitôt. Elle lui a expliqué qu'elle avait trouvé les feuilles de noyer dans ses carrés de légumes, que les coques tachaient la terrasse et qu'elle avait cru bien faire en ramassant. Elle ne savait pas non plus qu'Odette les lui laissait.

Ils ont fini par trouver un arrangement. Claire garde ce qui tombe chez elle, mais en dépose une partie dans un panier sur le muret, à côté du portillon. En échange, Bernard taillera les deux grosses branches qui surplombent le potager avant l'hiver, à ses frais. Il a demandé un devis à un élagueur de Chancelade : un peu plus de quatre cents euros. Il a soupiré, puis il a signé, parce qu'au fond il préférait payer que de vivre fâché.

Monique, elle, a récupéré ses claies dans le grenier avec un peu moins de noix que d'habitude. Bernard regarde parfois le panier sur le muret avec un drôle d'air, entre gratitude et vexation. Il raconte l'histoire au café du village comme une leçon qu'il aurait préféré apprendre plus tôt. Je croyais que l'arbre faisait la loi, dit-il, en fait c'est le terrain. Et il ajoute que s'il avait parlé à ses voisins en avril, rien de tout ça ne serait arrivé.

« J'ai payé l'élagueur sans discuter, je préfère perdre quatre cents euros que perdre mes voisins. »

  • Les fruits tombés naturellement appartiennent au propriétaire du terrain où ils tombent (article 673 du Code civil).
  • Le voisin ne peut pas cueillir les fruits sur l'arbre ni secouer les branches pour les faire tomber.
  • Le voisin peut exiger que les branches qui dépassent chez lui soient coupées par le propriétaire de l'arbre.
  • Ne pas entrer sur un terrain voisin sans accord, même pour récupérer ce qu'on croit à soi.
  • En cas de désaccord, le conciliateur de justice reçoit gratuitement, souvent en mairie.
  • Un accord écrit et simple avec le voisin évite bien des malentendus à chaque récolte.

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Emilie Morlaes, les bohémiennes coiffure
Emilie Morlaes

Ancienne gérante du salon Les Bohémiennes Coiffure, Émilie partage son expérience de la coiffure, des soins capillaires et de la beauté. Elle décrypte les tendances et propose des conseils pratiques issus de son expérience du terrain.

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