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Il est 23 h 40 à Villeurbanne, et le radiateur de la chambre claque en refroidissant. Nadine a posé son stylo sur un petit carnet à spirale, refermé d'un geste sec. À côté d'elle, Thierry regarde le plafond, les bras croisés sur la couette. Dix minutes plus tard, elle respire lentement. Lui compte encore les rendez-vous du lendemain, un par un, dans le noir.
Trente ans de nuits partagées dans le même appartement
Thierry a 54 ans et répare des ascenseurs dans les immeubles de l'agglomération lyonnaise depuis presque trente ans. Nadine, 51 ans, est comptable dans un cabinet du centre-ville, où elle jongle avec les échéances et les bilans de fin de trimestre. Ils vivent dans le même trois-pièces du quartier des Gratte-Ciel depuis la naissance de leur fille, aujourd'hui partie faire ses études à Grenoble. Leurs soirées suivent un rituel bien rodé, presque immuable, que ni l'un ni l'autre ne songerait à remettre en question.
Le dîner se termine vers vingt heures trente, puis viennent la vaisselle, un épisode de série et la douche. Thierry prépare toujours sa sacoche la veille, avec ses clés, sa lampe frontale et son téléphone de service. Nadine lit quelques pages d'un roman policier, rarement plus de dix, parce que ses yeux se ferment tout seuls. Ensuite la lumière s'éteint, à peu près à la même heure chaque soir, depuis des années. On connaît tous ce genre de routine qu'on ne regarde plus vraiment, tant elle fait partie des murs.
Pendant longtemps, le sommeil n'a pas été un sujet entre eux. Ils dormaient bien, ou du moins ils ne se plaignaient pas, ce qui revenait à peu près au même. Puis l'âge, le travail plus lourd et les soucis de la cinquantaine ont doucement grignoté leurs nuits. Nadine s'est mise à mettre longtemps à s'endormir, surtout pendant les périodes de clôture des comptes. Thierry, lui, a toujours eu ce petit moment de rumination avant de plonger, qu'il trouvait normal. Il disait que c'était son temps de rangement intérieur.
Le petit carnet que Nadine a glissé sous sa lampe
Un soir de janvier, Nadine revient du travail avec un carnet à spirale acheté au bureau de tabac du coin. Une collègue lui a parlé d'une astuce lue quelque part : écrire, juste avant de se coucher, ce qu'on doit faire le lendemain. Rien de compliqué, cinq minutes, une simple liste de tâches, sans mise en forme ni couleurs. Nadine n'y croit qu'à moitié, mais elle est fatiguée de passer une heure à attendre le sommeil. Elle pose le carnet sur sa table de nuit, à côté de ses lunettes et de son verre d'eau.
Thierry regarde l'objet avec une méfiance amusée, comme on regarde un gadget acheté en promotion. Pour lui, l'idée est absurde, et même un peu dangereuse pour qui veut bien dormir. Il explique à sa femme que penser au travail juste avant de dormir, c'est inviter l'angoisse dans le lit. Il préfère couper net, éteindre la lumière, et ne surtout pas relancer la machine. Selon lui, écrire ses tâches, c'est leur donner encore plus de poids, les rendre plus réelles au pire moment.
Ce soir-là, il le lui dit clairement, en remontant la couette jusqu'au menton. Si j'écris tout ce que j'ai à faire demain, je vais passer la nuit à y penser, c'est sûr. Nadine hausse les épaules sans répondre. Elle n'a pas envie de se disputer pour un carnet à deux euros. Elle note quatre lignes, le dossier d'un client, un appel à la banque, le pain, le rendez-vous chez le dentiste. Puis elle referme le carnet, éteint la lampe, et se tourne vers le mur comme d'habitude.
« Si j'écris tout ce que j'ai à faire demain, je vais passer la nuit à y penser, c'est sûr. »
Elle dort déjà quand lui compte encore ses rendez-vous
Les premiers soirs, Thierry ne remarque pas grand-chose de particulier. Il a ses propres pensées à démêler, ses visites du lendemain à organiser mentalement, l'ascenseur bloqué d'une résidence de Vaulx-en-Velin. Mais au bout d'une semaine, un détail commence à le gêner, sans qu'il sache vraiment pourquoi. Quand il se retourne pour dire un dernier mot à Nadine, elle ne répond plus. Sa respiration est déjà lente, régulière, alors que la lampe est éteinte depuis à peine un quart d'heure.
Il met d'abord ça sur le compte de la fatigue, ou du changement de saison. Janvier est un mois lourd au cabinet, et elle rentre souvent épuisée. Pourtant, ce n'est pas cohérent avec ce qu'il connaît d'elle, avec trente ans de nuits partagées. D'ordinaire, c'est justement quand elle est épuisée qu'elle tourne le plus longtemps dans le lit. Elle soupire, elle se lève boire de l'eau, elle rallume parfois pour vérifier son réveil. Là, plus rien, comme si quelqu'un avait trouvé l'interrupteur.
Thierry, lui, reste éveillé dans l'obscurité, les yeux grands ouverts. Il entend le radiateur claquer, une voiture passer sur l'avenue, le voisin du dessus fermer un placard. Dans sa tête, les tâches défilent en boucle, dans le désordre. Ne pas oublier de commander la pièce pour la résidence, rappeler le syndic, passer au dépôt avant neuf heures. Chaque fois qu'il croit avoir fait le tour, une nouvelle chose surgit. Il refuse pourtant de faire le rapprochement avec le carnet, qu'il considère toujours comme une lubie passagère.
Tisane, magnésium et application de respiration, sans résultat
Au bout de trois semaines, Thierry finit par avouer qu'il dort mal, ce qui lui coûte un peu. Il le dit un dimanche matin, devant son café, en évitant le regard de sa femme. Nadine propose d'abord des solutions classiques, celles que tout le monde a déjà essayées. Une tisane de verveine le soir, moins d'écran après le dîner, une fenêtre entrouverte pour rafraîchir la chambre. Il accepte tout, sauf le carnet, qu'il refuse même de regarder quand elle le lui tend.
Son beau-frère lui conseille du magnésium, un collègue lui parle d'une application qui guide la respiration. Thierry télécharge l'application, s'allonge avec ses écouteurs, inspire et expire en rythme avec une voix douce. Ça le détend un peu, mais dès que la voix se tait, la liste revient. Le magnésium ne change rien de visible, sinon qu'il pense désormais aussi à en racheter. Soyons honnêtes, il commence à se sentir un peu ridicule, à collectionner les astuces comme d'autres collectionnent les timbres.
Un soir, agacé, il interroge enfin Nadine sur son secret, presque sur un ton de reproche. Elle sourit, sans triomphe, et lui montre son carnet ouvert sur la table de nuit. Je ne fais rien d'autre, Thierry, j'écris et après je n'ai plus besoin d'y penser. Il lit les pages en diagonale, des listes banales, parfois raturées. Rien d'extraordinaire, juste des courses, des appels, des dossiers. Il reste sceptique, mais quelque chose dans la simplicité de la chose le trouble plus qu'il ne veut l'admettre.
« Je ne fais rien d'autre, Thierry, j'écris et après je n'ai plus besoin d'y penser. »
Une étude de 2018 racontait déjà exactement leur histoire
C'est leur fille, au téléphone, qui apporte la pièce manquante. Étudiante en psychologie à Grenoble, elle connaît une étude publiée en 2018 par des chercheurs de l'université Baylor, au Texas. Ils avaient fait venir cinquante-sept jeunes adultes dans un laboratoire du sommeil, un soir de semaine. Avant d'éteindre, la moitié devait écrire pendant cinq minutes ce qu'elle avait à faire les jours suivants. L'autre moitié devait écrire, pendant le même temps, ce qu'elle avait déjà terminé dans la journée.
Le résultat allait exactement contre l'intuition de Thierry. Ceux qui avaient écrit leur liste de tâches à venir s'étaient endormis plus vite, en moyenne une dizaine de minutes plus tôt. Et plus leur liste était détaillée, plus ils s'endormaient rapidement. Ceux qui avaient noté ce qu'ils avaient déjà accompli ne bénéficiaient pas de cet effet. Leur fille explique l'idée des chercheurs : les choses à faire tournent dans la tête, comme des onglets restés ouverts. Les poser sur le papier permet de décharger la mémoire, de ne plus avoir à les retenir.
Thierry écoute, le téléphone collé à l'oreille, assis sur le bord du canapé. Il comprend soudain que son erreur venait d'une bonne intention. Il croyait se protéger en refusant de penser à demain, mais demain s'invitait de toute façon. En ne l'écrivant pas, il obligeait son cerveau à tout garder en stock, toute la nuit. Moi qui pensais que ne pas l'écrire, c'était ne pas y penser, dit-il en riant à moitié. Sa fille lui répond que c'est justement le contraire, et qu'il n'est pas le seul à s'y tromper.
Deux carnets désormais posés de chaque côté du lit
Le lendemain, Thierry passe au bureau de tabac et achète son propre carnet, plus petit, à couverture noire. Le premier soir, il écrit ses tâches avec une application presque comique, en appuyant fort sur le stylo. La résidence de Vaulx-en-Velin, la pièce à commander, le syndic, le dépôt, le contrôle technique de la camionnette. Il relit, ajoute deux lignes, puis referme le carnet. Il éteint la lampe en se disant que, de toute façon, il ne perd pas grand-chose à essayer.
Il ne s'endort pas en cinq minutes, ce serait mentir de le prétendre. Mais au bout d'une semaine, il remarque que la boucle s'est calmée. Quand une tâche lui revient, il se dit simplement qu'elle est notée, qu'elle l'attend sur la table de nuit. Pour lui, ça ressemble à une porte qu'on ferme à clé avant de partir. Ça ne coûte rien, deux euros de carnet et cinq minutes, soit moins qu'une boîte de magnésium. Nadine, elle, se contente de le regarder écrire avec un petit sourire en coin.
Aujourd'hui, les deux carnets trônent de chaque côté du lit, comme deux réveils. Thierry raconte l'histoire à ses collègues, un peu gêné d'avoir résisté si longtemps. Il précise toujours que c'est ce qui marche pour lui, sans prétendre que ça règle tout. Ceux qui dorment vraiment mal depuis longtemps, il les envoie plutôt voir leur médecin. Mais pour la petite rumination du soir, il ne jure plus que par sa liste. J'ai mis trente ans à comprendre qu'il fallait vider la tête au lieu de la fermer, dit-il.
« Moi qui pensais que ne pas l'écrire, c'était ne pas y penser, en fait c'était l'inverse. »
- Garder un carnet et un stylo sur la table de nuit, pas le téléphone.
- Écrire environ cinq minutes juste avant d'éteindre la lumière.
- Noter les tâches à venir, pas ce qui a déjà été fait dans la journée.
- Être précis : une liste détaillée a mieux fonctionné dans l'étude de 2018.
- Refermer le carnet et ne pas le relire une fois couché.
- En cas d'insomnie durable, en parler à un médecin plutôt que multiplier les astuces.
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