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Le radio-réveil affichait 5 h 02 en chiffres rouges, et la maison de Bois-Guillaume était encore plongée dans un noir épais. Olivier entendait le souffle régulier de Nadine, le ronronnement du frigo au rez-de-chaussée, une voiture lointaine sur la départementale. Il avait les yeux grands ouverts, l'esprit étrangement clair. On était le lundi 26 octobre, au lendemain du passage à l'heure d'hiver.
Trente ans de réveils à la même minute, sans jamais y penser
Olivier a cinquante-huit ans et il est comptable dans un cabinet du centre de Rouen depuis presque trente ans. Il habite avec Nadine une maison en brique sur les hauteurs de Bois-Guillaume, achetée quand les enfants étaient petits. Les enfants sont partis depuis longtemps, mais les habitudes sont restées, solides comme les murs. Le réveil sonne à 6 h 45, il prend son café debout près de la fenêtre, puis il part en voiture vers 7 h 30.
Il n'a jamais été de ceux qui se plaignent de mal dormir. Il se couche vers 23 heures, lit une dizaine de pages d'un polar, éteint la lampe et s'endort presque aussitôt. Nadine le taquine souvent là-dessus, elle qui se réveille deux fois par nuit depuis la ménopause. Lui, il dort comme une pierre, dit-elle. Il en tire même une petite fierté discrète, celle des gens qui pensent avoir un corps bien réglé.
Les changements d'heure, il ne les a jamais vraiment remarqués. Il remet la pendule du four à l'heure, il râle un peu pour la forme contre cette vieille idée qui devait faire des économies, puis il oublie. Cette fois encore, le dimanche 25 octobre, il a passé une journée tranquille. Un déjeuner chez sa sœur à Darnétal, une promenade le long de la Seine, et le soir une soupe devant la télévision. Rien ne laissait deviner la suite.
Un dimanche soir, il décide de se coucher plus tôt
Ce dimanche-là, la nuit est tombée vers 17 h 30, et Olivier a senti une fatigue lourde dès le début de soirée. Le ciel noir derrière les volets lui donnait l'impression qu'il était déjà tard. Vers 21 h 30, il bâillait sans arrêt devant un documentaire sur les volcans. Nadine lui a fait remarquer qu'il piquait du nez. Il a répondu qu'avec l'heure gagnée, autant en profiter pour récupérer avant une semaine chargée au cabinet.
Il avait de bonnes raisons, en apparence. La fin du mois approchait, avec les déclarations de plusieurs clients à boucler, et il voulait être en forme. Il s'est dit qu'une grosse nuit le mettrait d'aplomb. Il est donc monté vers 22 heures, sans même ouvrir son livre. Selon son téléphone, encore réglé pour l'été dans sa tête, il était 23 heures. Pour son corps, c'était l'heure habituelle. Il s'est endormi en quelques minutes, satisfait de sa sagesse.
On connaît tous ça : quand on est fatigué, le réflexe le plus naturel est d'aller se coucher plus tôt. Olivier n'a pas réfléchi plus loin. Il a fait ce que sa mère faisait, ce que tout le monde autour de lui fait. Le lendemain soir, puisqu'il s'était réveillé tôt, il a recommencé. Je me suis dit que j'allais rattraper, raconte-t-il aujourd'hui en souriant à moitié. C'était logique, du moins le pensait-il à ce moment-là.
« Je me suis dit que j'allais rattraper, alors je montais me coucher toujours un peu plus tôt, c'était logique pour moi. »
Cinq heures du matin, et ce silence qui ne passe pas
Le lundi, donc, il ouvre les yeux à 5 h 02. Il pense d'abord à une envie d'aller aux toilettes, ou à un bruit dehors. Il attend, se retourne, cherche la fraîcheur de l'oreiller. Rien n'y fait. À 5 h 40, il descend sans bruit, se fait un café et regarde les dossiers du jour sur son ordinateur portable. Il trouve même ça plutôt agréable, cette maison silencieuse, ce temps gagné avant tout le monde.
Le mardi, rebelote, 5 h 05. Le mercredi, 4 h 58. Il commence à noter l'heure sur un carnet posé sur la table de nuit, par curiosité plus que par inquiétude. Dans la journée, il tient bien jusqu'au déjeuner, puis une lourdeur s'installe vers 15 heures. Au cabinet, sa collègue Sandrine lui demande s'il va bien, parce qu'il relit trois fois la même ligne d'un bilan. Il répond que oui, que c'est juste la saison.
Il met ça sur le compte du travail, puis sur celui de l'automne, puis sur celui de l'âge. Soyons honnêtes, à cinquante-huit ans, on finit par croire que chaque changement du corps annonce un déclin. Il se souvient de son père qui se levait à l'aube et tournait en rond dans la cuisine. Il se dit que son tour est peut-être venu. Le soir, épuisé, il monte se coucher toujours plus tôt, vers 21 h 45 désormais.
Tisanes, mélatonine et conseils de comptoir, rien ne bouge
Au bout d'une semaine, Nadine s'en mêle. Elle lui prépare une tisane de tilleul et de verveine, celle qui l'aide elle, dit-elle. Elle lui conseille de couper la télévision plus tôt et de ne plus boire de café après midi. Il obéit à tout. Le samedi, il fait même une sieste d'une heure et demie, pour compenser. Le dimanche matin, il se réveille à 4 h 50, plus tôt encore. Il commence à s'énerver contre lui-même.
Il en parle à son beau-frère, Gérard, au téléphone. Gérard lui raconte qu'il a eu la même chose après sa retraite et que ça ne s'est jamais arrangé. Il lui parle d'anxiété, de soucis qu'on rumine sans le savoir. Olivier se met alors à chercher ce qui pourrait l'angoisser. Les clients, la santé de sa mère à l'EHPAD, l'argent des travaux du toit. Il passe ses réveils nocturnes à dresser des listes de problèmes qu'il n'avait pas.
À la pharmacie de son quartier, il demande quelque chose pour dormir. La pharmacienne lui propose de la mélatonine et lui suggère surtout d'en parler à son médecin si ça dure. Il prend la boîte, l'essaie deux soirs, sans voir de différence. Je dormais pareil, sauf que je me réveillait encore plus tôt avec la tête dans du coton, dit-il. Le dixième jour, le mercredi 4 novembre, il prend enfin rendez-vous chez le docteur Lemarchand.
« Au bout d'une semaine, je cherchais des soucis que je n'avais pas, juste pour expliquer pourquoi j'étais réveillé. »
Ce que le médecin lit dans le petit carnet
Le docteur Lemarchand le suit depuis vingt ans et connaît son caractère. Olivier arrive avec son carnet, persuadé qu'on va lui parler de dépression ou d'examens. Le médecin feuillette les pages, regarde les heures de coucher et de réveil, puis lève les yeux. Il lui demande à quelle heure il se couchait avant le 25 octobre. Vingt-trois heures, répond Olivier. Et maintenant, vingt et une heures quarante-cinq. Le médecin pose le carnet et sourit doucement.
Il lui explique, à propos de son cas, que son horloge interne est restée calée sur l'heure d'été. Pour son corps, se coucher à 22 heures revenait à se coucher à 23 heures, et dormir ses sept heures habituelles le menait pile vers 5 heures. En se couchant chaque soir un peu plus tôt, il ancrait ce décalage au lieu de le corriger. La sieste du samedi avait encore réduit son besoin de sommeil la nuit suivante.
Selon le médecin, une horloge interne met en général une à deux semaines à se recaler après un changement d'heure, et certaines personnes y sont plus sensibles que d'autres. Ce n'était ni l'âge ni l'angoisse, mais une vieille horloge qu'on avait mal remise à l'heure. Pour Olivier, il propose deux choses simples : prendre la lumière du jour dès le matin, et retarder son coucher de quinze minutes chaque soir. Pas plus tôt, plus tard, insiste-t-il.
Quinze minutes de plus chaque soir, et la lumière du matin
Olivier a d'abord trouvé ça contre-intuitif, presque vexant. Il était épuisé et on lui demandait de veiller davantage. Il a pourtant suivi le plan à la lettre. Le premier soir, il s'est couché à 22 heures, puis à 22 h 15, puis à 22 h 30. Le matin, même réveillé tôt, il restait au calme sans allumer d'écran. Dès qu'il faisait jour, il buvait son café dehors, sur la terrasse, emmitouflé dans sa vieille polaire bleue.
Il a aussi changé un détail de sa routine. Au lieu de prendre la voiture jusqu'au parking du cabinet, il se gare désormais à vingt minutes et finit à pied, le long des quais. Le midi, il sort au lieu de manger son sandwich devant l'écran. Je n'avais jamais remarqué que je passais mes journées d'automne dans le noir, avoue-t-il. Au bout de six jours, il s'est réveillé à 6 h 20, puis à 6 h 35.
Le changement ne lui a rien coûté, sinon quelques soirées un peu longues et une boîte de mélatonine inutile. Ce qu'il a perdu, surtout, ce sont deux semaines de fatigue et de ruminations, qu'il aurait pu éviter. Aujourd'hui, il a recollé le carnet dans un tiroir et compte le ressortir au printemps. Nadine, elle, a retrouvé son homme qui dort comme une pierre. Il en rit, mais il a retenu la leçon pour l'heure d'été.
« Le médecin m'a dit pas plus tôt, plus tard, et j'ai cru qu'il se moquait de moi. »
- Notez pendant une semaine vos heures de coucher et de réveil, comme Olivier, avant de conclure à un vrai problème.
- Comptez une à deux semaines pour que l'horloge interne se recale après le changement d'heure.
- Sortez à la lumière du jour dès le matin, même vingt minutes, café ou marche compris.
- Retardez votre coucher de quinze minutes par soir plutôt que de vous coucher plus tôt.
- Évitez les longues siestes de rattrapage, qui réduisent le sommeil de la nuit suivante.
- Si les réveils précoces persistent au-delà de deux semaines, parlez-en à votre médecin.
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