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Le moteur de la tondeuse toussait encore quand Marc a relâché la poignée. Il était 14 h 10, un dimanche de mai, l'herbe coupée collait à ses baskets et sentait le foin mouillé. Au-dessus de la haie de thuyas, une tête grise est apparue, puis une main tenant une feuille A4 pliée en quatre, imprimée en petits caractères serrés.
Huit ans de dimanches tranquilles derrière la haie de thuyas
Marc a quarante-six ans et travaille comme technicien de maintenance dans une usine d'emballages, à vingt kilomètres de chez lui. Sa semaine commence le lundi à cinq heures et se termine souvent le samedi midi, quand une machine refuse de redémarrer. Avec Sandrine, sa compagne, ils ont acheté cette maison de lotissement il y a huit ans, pour le jardin surtout. Trois cents mètres carrés de pelouse, un cerisier, un potager que Sandrine agrandit chaque printemps. Leur fils Hugo, douze ans, y tape dans un ballon dès qu'il rentre du collège.
Le dimanche, chez eux, suit une routine immuable que personne n'a jamais vraiment décidée. Grasse matinée, marché du village vers dix heures, poulet rôti, café sur la terrasse. Puis, vers deux heures, Marc sort la tondeuse thermique de l'abri de jardin, vérifie l'essence et tire sur le lanceur. Une heure de bruit régulier, pas davantage. Il aime ce moment, soyons honnêtes, plus que la sieste. Il dit que c'est le seul instant de la semaine où personne ne lui demande rien et où le résultat se voit immédiatement.
Les voisins de gauche, un couple de retraités nommés Gérard et Monique, sont arrivés il y a deux ans seulement. Ils étaient discrets, polis, un peu réservés, et on échangeait surtout des bonjours par-dessus la haie. Jamais un reproche, jamais une remarque sur les feuilles du cerisier qui tombaient chez eux à l'automne. Marc pensait que tout allait bien. Il imaginait même que le bruit de la tondeuse faisait partie du décor du lotissement, comme le carillon de l'église ou les aboiements du labrador de la maison d'en face.
Une habitude née d'un emploi du temps impossible
Au début, Marc tondait le samedi après-midi, comme tout le monde dans la rue. Puis l'usine a changé ses plannings, il y a cinq ans, et les samedis sont devenus imprévisibles. Une panne, un appel du chef d'équipe, et l'après-midi disparaissait. Le dimanche s'est imposé tout seul, sans réflexion particulière. Il n'avait pas le choix, pensait-il, et le jardin ne pouvait pas attendre deux semaines en plein printemps. L'herbe pousse vite en mai, et une pelouse trop haute bourre la tondeuse et jaunit au soleil.
Il s'était quand même posé la question, une fois, en discutant avec un collègue à la machine à café. Celui-ci lui avait affirmé qu'on pouvait faire du bruit chez soi jusqu'à vingt-deux heures, que c'était la règle partout en France. Marc l'avait cru sans vérifier. On connaît tous ça : une phrase entendue, répétée avec assurance, finit par devenir une vérité. Et puis il ne tondait jamais tôt le matin, jamais pendant le repas, jamais le soir. Il se trouvait plutôt respectueux, à vrai dire, et presque prévenant.
Sandrine, elle, avait parfois un doute, sans aller plus loin. Elle trouvait que le dimanche après-midi était un moment fragile, celui où les gens dorment ou lisent au soleil. Mais elle savait aussi que Marc rentrait épuisé chaque soir et qu'il fallait bien que le jardin soit entretenu quelque part. Elle ne voulait pas lui retirer ce plaisir. Ça ne dérange personne, tant que je ne commence pas à l'aube, répondait-il en souriant quand elle évoquait le sujet. La conversation s'arrêtait toujours là, sans dispute.
« Le dimanche après le repas, c'était mon moment à moi, je ne voyais vraiment pas qui je pouvais gêner. »
Des volets qui se ferment au premier coup de lanceur
Le premier signe était minuscule, et Marc ne l'a vu que plus tard, en repensant à tout. Depuis le début du printemps, chaque dimanche, les volets de la chambre de Gérard et Monique se fermaient au moment précis où la tondeuse démarrait. Un claquement sec, côté jardin. Marc pensait à une sieste, rien de plus. Il trouvait même cela touchant, ce couple âgé qui se reposait après le déjeuner. Il ne faisait pas le lien avec le moteur qui rugissait à quelques mètres de leur fenêtre.
Il y a eu aussi ce dimanche d'avril où Monique l'a salué d'un geste un peu raide, sans le sourire habituel, en rentrant ses chaises de jardin. Puis cette remarque de Gérard, croisé devant les boîtes aux lettres, sur le fait que le quartier était bien vivant le week-end. Marc avait ri, croyant à une plaisanterie. Sandrine, qui était à côté, avait senti une pointe dans la voix. Elle l'avait dit à Marc le soir même, mais il avait haussé les épaules en rangeant le courrier.
Dans le groupe de messages du lotissement, quelqu'un avait aussi posté une photo d'un panneau affiché à la mairie, quelques semaines plus tôt. Marc avait fait défiler sans ouvrir, entre une annonce de vide-grenier et un chat perdu. Il ne lisait jamais ces messages en entier, trop nombreux, trop bavards. Personne ne l'avait interpellé directement, personne ne l'avait mentionné. Rétrospectivement, il pense que tout le monde savait, sauf lui. C'est ce qui l'a le plus gêné ensuite, plus encore que la feuille tendue au-dessus de la haie.
La feuille pliée en quatre et un dimanche qui déraille
Ce dimanche de mai, Gérard a donc attendu que le moteur s'arrête pour parler. Il n'a pas élevé la voix. Il a déplié la feuille et l'a tendue au-dessus des thuyas, en la tenant à deux mains. Je ne veux pas d'histoire, Marc, mais il y a des horaires, et c'est écrit là, a-t-il dit. Marc a pris la feuille, encore essoufflé, les mains pleines d'herbe. Il a lu les premières lignes sans vraiment comprendre, puis s'est arrêté sur un tableau d'horaires.
Sa première réaction a été de se défendre, et il ne s'en cache pas aujourd'hui. Il a parlé de son travail, des samedis volés, de son collègue qui lui avait parlé de vingt-deux heures. Gérard l'a écouté sans l'interrompre, puis il a expliqué que Monique sortait d'une opération de la hanche et dormait mal la nuit. Les après-midi étaient son seul vrai repos. Marc s'est senti bête, puis vexé d'avoir été le seul à ignorer tout ça, puis un peu honteux de s'être défendu si vite.
Le soir, il a voulu vérifier par lui-même, persuadé qu'il trouverait une faille. Il a cherché sur internet, est tombé sur des forums contradictoires, des chiffres différents selon les régions, des gens qui juraient que telle heure était la bonne. Il a appelé son beau-frère, qui habite dans un autre département et qui lui a donné des horaires encore différents. Plus il cherchait, moins il comprenait. Sandrine lui a finalement conseillé la seule chose sensée : passer à la mairie le lundi, puisque c'était écrit sur la feuille.
« Je ne veux pas d'histoire, Marc, mais il y a des horaires, et c'est écrit noir sur blanc sur cette feuille. »
Au guichet de la mairie, la règle n'était pas celle qu'il croyait
Marc a pris une heure sur sa pause du mardi pour y aller, faute de pouvoir le faire lundi. Au guichet, une employée a sorti un classeur sans même chercher longtemps. Elle lui a expliqué que ce n'était ni une loi nationale ni une invention du voisin. Les horaires des travaux bruyants de jardinage et de bricolage sont fixés par arrêté, préfectoral pour le département ou municipal pour la commune. Il n'existe pas une heure unique valable partout en France, contrairement à ce que pensait son collègue.
Dans sa commune, l'arrêté municipal reprenait à peu près celui de la préfecture. En semaine, tondeuses, taille-haies et perceuses étaient autorisés en journée, avec une coupure le midi. Le samedi, des plages un peu plus courtes. Et le dimanche et les jours fériés, une seule fenêtre : de dix heures à midi. Deux heures, en fin de matinée, pas une minute de plus. L'employée lui a précisé que beaucoup de communes fonctionnent ainsi, mais que les horaires exacts varient et qu'il fallait toujours consulter le texte local.
Ce qui l'a frappé, c'est que l'arrêté datait de plusieurs années. Rien de nouveau, rien de caché. Il était affiché en mairie, consultable par tous, et repris dans le bulletin municipal qu'il jetait sans l'ouvrir. Le soir des vingt-deux heures, c'est autre chose, ça concerne le tapage nocturne, lui a dit l'employée en souriant. Marc est reparti avec une photocopie. Dans la voiture, il a compris que pendant cinq ans, chaque dimanche après le déjeuner, il avait tondu exactement à l'heure où c'était interdit.
Ce que Marc a changé, et ce qu'il conseille de vérifier
Le dimanche suivant, Marc est sorti à dix heures précises, après avoir renoncé au marché. Gérard l'a salué d'un geste franc par-dessus la haie, et Monique a laissé ses volets ouverts. Il a fini avant midi, en se dépêchant un peu. Pour les semaines chargées, il a fini par acheter une tondeuse sur batterie, plus silencieuse, sans pour autant se croire dispensé des horaires. Il a aussi laissé la pelouse un peu plus haute, ce qui lui évite de tondre chaque semaine en plein printemps.
Il aurait pu lui en coûter davantage, et il le sait. L'employée de mairie lui avait expliqué que le non-respect de ces horaires pouvait être constaté et sanctionné par une amende, notamment si des plaintes répétées remontaient. Gérard aurait pu appeler la police municipale plutôt que d'imprimer un arrêté. Il a choisi la haie. Il m'a fait une fleur, au fond, et je ne m'en suis rendu compte qu'en sortant de la mairie, raconte Marc. Les deux voisins se sont depuis partagé une bouteille de rosé, un samedi soir.
Sandrine a affiché la photocopie de l'arrêté à l'intérieur de la porte de l'abri de jardin, à côté du bidon d'essence. Hugo s'amuse à vérifier l'heure chaque fois que son père sort un outil électrique. Marc, lui, parle maintenant de cette histoire à ses collègues, ceux qui répètent la règle des vingt-deux heures à la machine à café. Il leur dit simplement d'aller voir en mairie, puisque chaque commune peut avoir ses horaires. Voici ce qu'il conseille de regarder chez soi avant de démarrer quoi que ce soit.
« Pendant cinq ans j'ai tondu pile à l'heure où c'était interdit, et tout le lotissement le savait sauf moi. »
- Demandez en mairie l'arrêté municipal ou préfectoral sur les bruits de voisinage de votre commune.
- Repérez la plage du dimanche et des jours fériés, souvent limitée à deux heures en fin de matinée.
- Vérifiez aussi les horaires du samedi et la coupure de midi en semaine, qui varient selon les communes.
- Ne vous fiez pas à la règle des vingt-deux heures, qui concerne le tapage nocturne, pas le jardinage.
- Affichez une copie de l'arrêté près de vos outils pour éviter les oublis du week-end.
- En cas de gêne, parlez d'abord à votre voisin avant d'envisager une plainte.
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