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Il est 4 h 58 et la chambre est noire comme un four. Gérard, 64 ans, fixe le plafond en écoutant le radiateur cliqueter dans le couloir. À côté, Monique respire lentement, enfoncée dans l'oreiller. Il ne bouge pas, il attend que le sommeil revienne, et il sait déjà qu'il ne reviendra pas. C'est la septième nuit de suite.
Un dimanche d'octobre, une heure offerte et un café sans se presser
Le samedi soir, Gérard avait reculé lui-même l'horloge du four, celle de la voiture et la vieille pendule du salon. Il aimait ce petit rituel, presque une cérémonie, qu'il accomplissait depuis quarante ans avec la même satisfaction. Retraité de la Poste, il avait passé sa vie à se lever tôt pour les tournées, et une heure de plus lui semblait un cadeau. Dans leur pavillon près d'Angers, le dimanche 25 octobre s'annonçait tranquille, avec un rôti prévu pour midi et les petits-enfants attendus.
Ce matin-là, il s'était réveillé à 6 h 30, selon la nouvelle heure, et il avait trouvé ça formidable. Il avait moulu le café, ouvert les volets sur un jardin encore gris, et lu le journal de la veille sans se presser. Monique était descendue plus tard, en robe de chambre, et ils avaient ri de cette heure qui ne servait à rien. Il lui avait dit qu'à leur âge, c'était bien la seule chose qu'on leur rendait encore. Elle avait haussé les épaules en souriant.
Gérard est un homme d'habitudes, soyons honnêtes, presque un métronome. Il se couche vers 22 heures, se lève vers 6 h 30, marche une heure avec le chien avant le déjeuner. Il n'a jamais eu de problème de sommeil, ni pris un seul comprimé pour dormir. Ses amis du club de pétanque le surnomment le coq, parce qu'il est toujours le premier sur le terrain. Ce dimanche-là, il n'imaginait pas une seconde que ce surnom allait devenir une petite torture quotidienne.
Il décide de garder ses horaires, comme un homme qui ne cède rien
Le soir du 25, Gérard s'est senti lourd dès 21 heures, assis devant un documentaire sur les volcans. Il a lutté un peu, puis il s'est dit qu'après tout, rien ne l'obligeait à rester debout. Il est monté se coucher, content d'écouter son corps, comme le répète sa fille à chaque visite. Il a même lancé à Monique qu'un homme qui dort quand il a sommeil ne peut pas se tromper. Elle est restée en bas pour finir son livre, la lampe allumée.
Le lendemain, même scène, un peu plus tôt encore, vers 20 h 45. La nuit tombait désormais avant 18 heures et la maison semblait déjà endormie à l'heure du dîner. Gérard trouvait ça logique, presque sain, de suivre le rythme de la saison. Il a commencé à fermer les volets dès 17 h 30, pour garder la chaleur et parce que ce noir précoce l'attristait. Le salon devenait une bulle jaune, tamisée, où il somnolait devant la télévision.
Il avait de bonnes raisons pour chacun de ces gestes, et aucun ne lui paraissait risqué. Économiser le chauffage, se reposer, ne pas veiller pour rien, tout cela relevait du bon sens. Il refusait aussi de traîner au lit le matin, par principe, parce qu'un retraité qui se lève tard se laisse aller, disait-il. Alors, dès qu'il ouvrait l'œil, il se levait et allumait le plafonnier de la cuisine. Ce plafonnier puissant, posé l'an dernier pour mieux voir, allait jouer un rôle qu'il ne soupçonnait pas.
« Une heure de plus, à notre âge, c'est bien la seule chose qu'on nous rend encore. »
Le mercredi, la cafetière chauffe alors que le quartier dort encore
Le mercredi suivant, Gérard s'est réveillé à 5 h 20, parfaitement lucide, comme si quelqu'un avait claqué une porte. Il a regardé le radio-réveil, puis la fenêtre, puis encore le radio-réveil, incrédule. Il a pensé à un bruit dehors, peut-être le camion des poubelles, mais la rue était silencieuse. Plutôt que de tourner dans le lit, il est descendu faire du café, et la cafetière a ronronné seule dans la maison endormie. Il a trouvé ça presque agréable, ce calme.
Le jeudi, c'était 5 h 10. Le vendredi, 5 heures pile, avec cette sensation étrange d'être à la fois réveillé et vidé. Il a mis ça sur le compte du rôti du dimanche, puis d'un film trop agité, puis du vent qui faisait claquer un volet. Chaque matin, il trouvait une explication différente, et chaque explication tenait à peu près. Le chien, surpris, le regardait passer dans le couloir avec des yeux ronds, sans comprendre cette promenade avancée.
Vers 15 heures, en revanche, Gérard s'effondrait dans le fauteuil, la bouche ouverte, incapable de suivre une conversation. Il ratait la partie de pétanque, oubliait de rappeler son frère, s'agaçait pour une clé égarée. Monique a remarqué qu'il soupirait beaucoup et qu'il mangeait sans appétit. Il lui a répondu que ce n'était rien, juste une mauvaise passe. Puis il a ajouté, mi-agacé, mi-inquiet : je dors moins qu'un nouveau-né, et en plus je me couche avec les poules.
Le matelas, la tisane, le médecin : tout ce qu'il essaie échoue
Au bout de dix jours, Gérard a commencé à chercher un coupable. Il a d'abord accusé le matelas, acheté en septembre, trop ferme selon lui. Il a dormi deux nuits dans la chambre d'amis, sur le vieux sommier qui grince, et il s'est réveillé à 5 heures quand même. Il a ensuite supprimé le café après midi, puis le verre de vin du dîner, puis la télévision dans la chambre. Rien ne bougeait, l'heure du réveil restait clouée au même endroit.
Monique lui a préparé des tisanes de tilleul, que sa mère jurait souveraines, et il les a bues sans conviction. Sa fille, au téléphone, a parlé de stress, de retraite mal digérée, d'un manque d'activité. Gérard s'est vexé, parce qu'il ne se sentait ni stressé ni désœuvré, simplement fatigué jusqu'aux os. On connaît tous ça, ces proches qui ont une explication avant même d'avoir écouté. Il a raccroché plus sec qu'il ne l'aurait voulu, et il s'en est voulu toute la soirée.
Il a fini par prendre rendez-vous chez son médecin traitant, persuadé qu'il couvait quelque chose. Dans la salle d'attente, il a feuilleté un magazine sans le lire, en se demandant si c'était l'âge qui le rattrapait d'un coup. Le médecin l'a examiné, a pris sa tension, a posé des questions sur son humeur et son moral. Tout était normal. Avant de le laisser partir, il lui a simplement demandé à quelle heure il se couchait, et depuis quand exactement tout cela avait commencé.
« Je dors moins qu'un nouveau-né, et en plus je me couche avec les poules. »
Ce n'était pas l'âge, mais un coq resté à l'heure d'été
Le médecin a souri en entendant la date du 25 octobre, et il a pris une feuille pour dessiner deux horloges. Pour son corps, lui a-t-il expliqué, 5 heures du matin correspondaient encore à 6 heures, son ancienne heure de lever. Son horloge interne n'avait pas reculé en même temps que la pendule du salon. Elle se recale peu à peu, d'environ une heure par jour au mieux, et c'est surtout la lumière du matin qui la guide. Encore faut-il lui donner les bons signaux.
Or Gérard avait fait exactement l'inverse, sans le savoir. En se couchant dès qu'il avait sommeil, vers 21 heures nouvelle heure, il restait sur son rythme d'été. Et en allumant le plafonnier éclatant dès 5 heures, il disait à son cerveau que la journée commençait bien là. Le médecin lui a expliqué que les gens très matinaux, comme lui, ont tendance à déplacer leur réveil plutôt que leur coucher. Leur soirée reste figée, et c'est le matin qui recule.
Gérard est resté silencieux un long moment, la feuille entre les mains. Il pensait à une maladie, à l'usure, à un signe de vieillesse, et voilà qu'il s'agissait d'une heure mal rangée. En sortant, il a appelé Monique depuis la voiture, garée sous les platanes. Il lui a dit, en riant presque : c'est pas moi qui suis détraqué, c'est mon réveil intérieur qui n'a pas lu le journal. Elle a répondu qu'elle l'avait toujours su têtu, jusque dans ses cellules.
Trois semaines plus tard, le coq a fini par changer d'heure
Le soir même, Gérard a laissé les volets ouverts jusqu'au dîner et rallumé les lampes du salon au lieu de la veilleuse. Il s'est forcé à rester debout jusqu'à 21 h 30, puis 22 heures, en avançant d'un quart d'heure chaque soir. Le matin, s'il s'éveillait trop tôt, il restait dans la pénombre, sans plafonnier, avec une petite lampe de chevet. Dès que le jour se levait vraiment, il sortait marcher avec le chien, au grand air, face au ciel.
Il a fallu une bonne semaine pour que les choses bougent, et il a douté plusieurs fois. Puis un matin, il a ouvert les yeux à 6 h 15, et il a cru que le réveil était en panne. La fatigue de l'après-midi s'est dissipée, il est revenu à la pétanque, il a rappelé son frère. Il a calculé qu'il avait perdu presque trois semaines de bonnes nuits pour une heure soi-disant gagnée. Il en parle désormais au club, à qui veut l'entendre.
Ce qu'il retient, c'est que le corps ne suit pas les aiguilles, il suit le soleil. Monique, elle, a ressorti une vieille minuterie pour les lampes du salon, au cas où il retomberait dans ses habitudes. Au printemps prochain, ils ont prévu de s'y prendre quelques jours à l'avance. Gérard dit qu'il n'aura plus jamais confiance dans un dimanche d'octobre. Mais chaque matin, quand il voit le jardin s'éclairer pendant sa marche, il se dit que c'était peut-être la leçon la plus simple de sa retraite.
« C'est pas moi qui suis détraqué, c'est mon réveil intérieur qui n'a pas lu le journal. »
- Repousser l'heure du coucher d'un quart d'heure par soir après le changement d'heure.
- Garder de la lumière dans la maison en soirée plutôt que de tout éteindre dès 18 heures.
- Éviter un éclairage puissant si l'on s'éveille bien avant l'aube.
- Sortir au grand jour le matin, une marche ou un café dehors, dès que le soleil se lève.
- Compter plusieurs jours de réglage et ne pas accuser trop vite son matelas ou son âge.
- En parler à son médecin si la fatigue persiste malgré ces ajustements.
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