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Il est sept heures dix, un mardi d'octobre, et la pluie fine de Rennes tapote contre la petite fenêtre de la salle de bains. L'eau chaude s'écoule mal, avec un gargouillis sourd. Claire se penche, soulève la grille de la bonde du bout des doigts. Une boule sombre et humide de cheveux est restée accrochée là, plus épaisse que la veille.
Une salle de bains rennaise et des habitudes bien installées
Claire a trente-huit ans et travaille comme assistante dans un cabinet d'architectes, près de la place Sainte-Anne. Elle vit avec son compagnon, Julien, dans un appartement du quartier Thabor, au troisième étage sans ascenseur. La salle de bains est petite, carrelée de blanc, avec une douche à l'italienne dont ils sont encore assez fiers. Chaque matin, elle suit le même ordre, presque sans y penser. Douche rapide, shampooing doux, serviette en turban, puis café debout dans la cuisine en écoutant la radio.
Ses cheveux, elle les a toujours eus longs, châtains, assez épais pour qu'une coiffeuse lui dise un jour qu'elle avait de la chance. Elle ne s'en occupe pas tant que ça, soyons honnêtes. Un shampooing acheté au supermarché, un après-shampooing de temps en temps, une coupe deux fois par an. Elle n'a jamais compté les cheveux restés dans sa brosse. Elle ne s'est jamais posé la question, parce qu'il n'y avait pas de question à se poser.
Ce matin d'octobre, pourtant, la boule dans la bonde l'arrête net. Elle la retire avec un morceau de papier toilette, la regarde un moment sous la lumière blanche du plafonnier. Il y en a beaucoup, vraiment beaucoup, assez pour former une petite pelote serrée. Elle la jette, se rince les mains et se dit que c'est sans doute l'accumulation de plusieurs jours. Julien, qui se rase à côté, hausse les épaules et lui répond que la bonde n'avait pas été nettoyée depuis longtemps.
Le premier réflexe : accuser le flacon posé sur le rebord
Le lendemain, la bonde est encore pleine, et le surlendemain aussi. Claire commence alors à regarder son shampooing d'un autre œil, ce flacon vert posé sur le rebord depuis des mois. Elle se souvient d'avoir lu quelque part que certains produits agressent le cuir chevelu. Elle ne sait plus où, ni qui le disait, mais l'idée s'installe. Le shampooing, c'est ce qui touche ses cheveux tous les jours, c'est donc forcément lui le coupable. Le raisonnement lui paraît solide, presque évident.
Le samedi, elle passe à la pharmacie de la rue d'Antrain et reste longtemps devant le rayon capillaire. Les étiquettes parlent de fortifiant, d'antichute, de racines renforcées, d'actifs végétaux. Elle choisit un flacon blanc, plus cher que d'habitude, presque quatorze euros. La pharmacienne lui dit qu'il faut lui laisser un peu de temps, plusieurs semaines au moins. Claire hoche la tête mais, au fond, elle espère voir une différence dès la semaine suivante.
Elle a de bonnes raisons d'agir ainsi, et beaucoup de gens feraient pareil. Quand quelque chose change dans le corps, on cherche la dernière chose qu'on a modifiée, ou celle qu'on utilise le plus. On veut une cause simple et un geste pour la réparer. Changer de shampooing, c'est facile, rapide, rassurant. Elle range l'ancien flacon sous le lavabo, sans le jeter, au cas où. Le soir même, elle teste le nouveau, en massant longuement son crâne comme indiqué sur l'emballage.
« Je changeais de flacon toutes les semaines, et la bonde de la douche restait exactement pareille, c'est ça qui aurait dû me mettre la puce à l'oreille. »
Trois flacons alignés et toujours la même pelote sombre
Une semaine passe, et la bonde ne change pas. Claire compte désormais, malgré elle, les cheveux qui restent entre ses doigts quand elle rince. Elle en trouve sur l'oreiller, sur le dossier du canapé, sur son pull gris au bureau. Une collègue, Nadia, lui en retire un de l'épaule en riant, sans méchanceté. Claire rit aussi, mais elle rentre ce soir-là avec une boule dans le ventre. Elle se dit que le produit de la pharmacie ne lui convient peut-être pas du tout.
Alors elle recommence. Un deuxième shampooing, bio cette fois, acheté dans une boutique près des Lices, sans sulfates ni silicones. Puis, dix jours plus tard, un troisième, au romarin, conseillé par une amie qui jure qu'il a sauvé ses cheveux après une grossesse. Les trois flacons s'alignent maintenant sur le rebord de la douche. Julien les regarde un matin et demande, avec prudence, si elle compte ouvrir un magasin. Elle ne trouve pas ça drôle.
Le détail qui ne colle pas, elle l'a pourtant sous les yeux depuis le début, sans le voir. Quel que soit le flacon, la quantité de cheveux dans la bonde reste à peu près la même. Ni pire, ni meilleure. Si le shampooing était en cause, se dit-elle bien plus tard, au moins l'un des trois aurait dû changer quelque chose. Mais sur le moment, elle n'en tire aucune conclusion. Elle pense simplement qu'elle n'a pas encore trouvé le bon produit.
Les recherches de minuit et le rendez-vous qui n'arrive pas
Un soir de novembre naissant, Claire s'assoit dans son lit avec son téléphone et tape sa question dans un moteur de recherche. Elle tombe sur des forums, des témoignages, des listes de causes possibles qui vont du plus banal au plus effrayant. Elle lit jusqu'à une heure du matin, de plus en plus réveillée. Chaque page ajoute une hypothèse, rarement une réponse. Elle finit par poser le téléphone sur la table de nuit, les yeux grands ouverts dans le noir.
Le lendemain, elle appelle son médecin traitant. La secrétaire lui propose un rendez-vous dans trois semaines, le premier créneau disponible. Claire accepte, faute de mieux, et raccroche en ayant l'impression que trois semaines, c'est une éternité. Elle en parle à sa mère au téléphone, qui lui conseille de manger des lentilles et de dormir davantage. Elle en parle à Julien, qui lui assure qu'il ne voit aucune différence sur sa tête. Personne ne la rassure vraiment.
Elle se regarde dans le miroir de l'entrée, tire ses cheveux en arrière, cherche une zone plus clairsemée. Elle n'en trouve pas, mais elle n'est pas sûre de bien regarder. Je ne savais plus si je voyais vraiment quelque chose ou si je m'inventais un problème, racontera-t-elle plus tard. Le doute la fatigue presque autant que la chute elle-même. Elle finit par se souvenir qu'elle avait prévu une coupe avant les fêtes, et avance le rendez-vous chez sa coiffeuse.
« Tous les ans en octobre, j'ai des clientes qui arrivent paniquées, et tous les ans je leur montre la même chose à la racine. »
Dans le fauteuil de Sylvie, une explication qui tient en une saison
Le salon de Sylvie se trouve dans une petite rue près du marché des Lices, avec une vitrine embuée et une odeur de laque tiède. Sylvie a cinquante-quatre ans et coiffe depuis plus de trente ans. Elle installe Claire au bac, lui renverse doucement la tête et commence à mouiller ses cheveux. Claire n'attend pas longtemps pour tout raconter, la bonde, les flacons, les recherches de minuit. Sylvie l'écoute sans l'interrompre, les mains toujours en mouvement.
Puis elle sourit, et elle lui demande simplement quel mois on est. Elle explique qu'en automne, elle voit passer chaque année des dizaines de clientes avec la même inquiétude. D'après elle, et d'après ce qu'elle a appris en formation, les cheveux suivent un cycle : ils poussent, se reposent, puis tombent pour laisser place aux nouveaux. Et chez beaucoup de gens, une partie plus importante tombe en même temps à l'automne. Tous les ans, c'est pareil, je pourrais le noter dans mon agenda, dit-elle en riant.
Claire reste silencieuse un moment, la nuque contre la céramique froide. Sylvie poursuit en lui montrant, du bout du peigne, de petits cheveux courts qui pointent à la racine, près des tempes. Selon elle, c'est la repousse qui arrive déjà, toute seule, sans qu'on ait rien fait. Elle ajoute que la chute dure en général quelques semaines, puis se calme d'elle-même. Le shampooing, lui, n'y est pour rien, lui dit-elle. Vous pouviez en changer dix fois, ça n'aurait rien changé.
Ce qui reste du mois d'octobre sur le rebord de la douche
Trois semaines plus tard, Claire se rend tout de même chez son médecin, plus par acquit de conscience que par peur. Il l'examine, l'interroge sur sa fatigue et son alimentation, et lui confirme qu'à son avis, dans sa situation, rien ne paraît inquiétant. Il lui dit de revenir si la chute durait plusieurs mois ou laissait des zones dégarnies. Entre-temps, la pelote dans la bonde a déjà diminué. Début décembre, Claire remarque qu'elle n'a pas nettoyé la grille depuis plusieurs jours.
Le bilan, elle le fait en riant à moitié. Trois shampooings achetés, un peu plus de quarante euros au total, et des soirées entières passées à s'inquiéter devant un écran. Deux des flacons sont encore presque pleins, rangés sous le lavabo à côté de l'ancien. Elle les finira, dit-elle, puisqu'ils ne lui font aucun mal. Ce qu'elle regrette surtout, c'est le temps perdu à se faire peur. On connaît tous ça, ce moment où l'on cherche un coupable alors qu'il n'y en a pas.
L'automne prochain, elle sait ce qu'elle fera : regarder la bonde, sourire, et attendre. Elle a même noté dans son agenda une petite phrase, en face de la mi-octobre, pour s'en souvenir. Avant de dépenser quoi que ce soit, elle observera quelques repères simples. Si la chute dure trop longtemps ou s'accompagne d'autres signes, elle prendra rendez-vous chez son médecin. Sinon, elle laissera faire le cycle, comme Sylvie le lui a appris, au bac, la nuque contre la céramique froide.
« J'ai passé des nuits à lire des forums alors qu'il suffisait de demander à quelqu'un qui voit des cheveux toute la journée. »
- Noter le mois où la chute commence : en automne, une hausse passagère est fréquente.
- Garder le même shampooing quelques semaines plutôt que d'en changer sans cesse.
- Chercher les petits cheveux courts près des tempes, signe que la repousse arrive.
- Demander l'avis de son coiffeur, qui voit passer ce phénomène chaque saison.
- Consulter un médecin si la chute dure plusieurs mois ou laisse des zones dégarnies.
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