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Il est sept heures dix, rue de Siam, et la pluie tambourine sur le velux de la cuisine. Gwenaëlle verse le café d'une main, de l'autre elle cherche ses clés dans le vide-poche. Dehors, il fait encore noir comme en pleine nuit. Elle sent une lourdeur derrière les yeux, une envie de se recoucher, et cette petite colère sans raison qui revient chaque automne.
Une vie bien réglée entre le port et la maison
Gwenaëlle a quarante et un ans et travaille comme comptable pour une société de transport maritime installée au port de commerce de Brest. Elle y entre chaque matin à huit heures, depuis bientôt douze ans, avec la régularité d'un ferry. Elle connaît par cœur le trajet, les ronds-points, le grondement des grues et l'odeur de gazole qui flotte sur les quais. Sa vie tient dans un rythme simple, rassurant, qu'elle a construit patiemment au fil des années.
À la maison, il y a Yann, son compagnon, électricien, qui part encore plus tôt qu'elle, et leur fils Malo, douze ans, qui traîne toujours pour enfiler ses baskets. Le soir, ils dînent vers dix-neuf heures trente, regardent un épisode de série, puis chacun file au lit sans trop tarder. Le week-end, ils marchent sur le sentier côtier quand le temps le permet, ce qui, à Brest, relève parfois de l'exploit météorologique.
Gwenaëlle se décrit volontiers comme quelqu'un de solide, pas du genre à se plaindre pour un rhume ou une mauvaise nuit. Elle tient les comptes de la famille, se souvient des anniversaires, anticipe les rendez-vous chez le dentiste. Ses collègues la surnomment gentiment la boussole du service. Pourtant, chaque année, une semaine entière lui échappe, et elle s'est habituée à la traverser comme on traverse une averse, tête baissée, en attendant simplement que ça passe tout seul.
Elle accuse la pluie, le bilan et la fatigue de l'automne
Fin octobre, au bureau, c'est la période des clôtures intermédiaires, et les tableaux s'accumulent sur son écran. Gwenaëlle a donc une explication toute trouvée pour cette semaine où elle se sent vidée, irritable, incapable de supporter le moindre bruit. Le travail, évidemment, la charge mentale, les mails qui tombent sans arrêt. Et puis il y a la pluie bretonne, qui s'installe pour de bon à cette saison, grise, oblique, tenace, comme si le ciel avait décidé de ne plus jamais se lever.
Elle en a parlé une fois à sa sœur, au téléphone, un dimanche soir. Je crois que je n'aime juste pas l'automne, voilà tout, a-t-elle dit en riant à moitié. Sa sœur lui a conseillé des vitamines, une tisane, peut-être un week-end au soleil. Gwenaëlle a acheté une boîte de magnésium à la pharmacie, l'a rangée dans un placard, puis l'a oubliée. La semaine difficile a fini par passer, comme toujours, et elle n'y a plus pensé.
Soyons honnêtes, cette manière de faire est la plus naturelle du monde. On connaît tous ces petites périodes creuses qu'on range dans la case de la saison ou du boulot, sans chercher plus loin. Gwenaëlle préférait une explication simple à une enquête fatigante. Elle s'organisait en conséquence : moins de sorties, des plats rapides, des soirées devant la télévision. Elle prévenait même Yann, à demi-mot, que fin octobre, il valait mieux éviter les discussions sérieuses à la maison.
« Je crois que je n'aime juste pas l'automne, voilà tout, c'est la pluie qui me met dans cet état. »
Un dimanche matin, le four affiche une heure qui cloche
L'an dernier, un détail minuscule s'est glissé dans le décor. Un dimanche matin, Gwenaëlle s'est réveillée en pleine forme, ce qui ne lui arrive presque jamais. Elle est descendue préparer des crêpes, a regardé l'horloge du four, et a froncé les sourcils. Le four indiquait huit heures, son téléphone sept heures. Yann, encore en pyjama, a haussé les épaules. C'est le changement d'heure, cette nuit, on a gagné une heure de sommeil, a-t-il lancé, ravi, en remettant le four à l'heure.
Sur le moment, elle n'a rien relié à rien. Une heure de plus, c'était plutôt une bonne nouvelle, une grasse matinée offerte par le calendrier. Elle a même profité de cette journée pour ranger le garage et faire une longue promenade jusqu'au Stang-Alar. Mais le lundi matin, quelque chose avait changé. Elle s'est réveillée avant son réveil, à six heures moins le quart, l'esprit agité, incapable de se rendormir, et elle a regardé le plafond en attendant la sonnerie.
Le soir même, vers vingt et une heures, elle s'est endormie sur le canapé au milieu d'un épisode, la tête contre l'accoudoir. Le mardi, elle a crié sur Malo pour une chaussette oubliée dans l'entrée, puis elle s'en est voulu toute la journée. Le mercredi, elle a pleuré dans sa voiture, sur le parking du port, sans vraiment savoir pourquoi. Elle a mis ça, encore une fois, sur le compte du bilan, de la pluie, et de cette lassitude d'automne.
Un carnet, trois automnes et des réponses qui ne collent pas
C'est Malo qui a involontairement lancé l'enquête. Pour un exposé de SVT, il devait tenir un journal de sommeil pendant un mois, et il a proposé à sa mère de le faire avec lui. Gwenaëlle, amusée, a acheté un petit carnet à spirale. Chaque soir, elle notait l'heure du coucher, celle du réveil, et une note d'humeur sur dix. En relisant ses anciens agendas, elle a même retrouvé des remarques griffonnées les automnes précédents : crevée, énervée, envie de rien.
En alignant ces notes, elle a remarqué une coïncidence troublante. Sur trois années, sa mauvaise semaine commençait toujours le même jour, un lundi de fin octobre, jamais avant. Elle a d'abord pensé à un hasard du calendrier comptable. Mais les clôtures tombaient à des dates différentes selon les années, alors que la fatigue, elle, restait obstinément fidèle à son rendez-vous. Elle a appelé une collègue, qui lui a parlé de dépression saisonnière, ce qui l'a inquiétée plus qu'autre chose.
Elle a pris rendez-vous chez son médecin traitant, puis a annulé, gênée de déranger pour une semaine de mauvaise humeur. Elle a essayé de se coucher plus tôt, ce qui l'a fait se réveiller encore plus tôt. Elle a tenté un café supplémentaire à seize heures, et a mal dormi. Rien ne fonctionnait vraiment, et cette impuissance l'agaçait davantage que la fatigue elle-même. Je tourne en rond avec mon carnet, disait-elle à Yann, et lui ne savait pas quoi répondre.
« Regarde, ta semaine commence pile le lendemain du passage à l'heure d'hiver, chaque année, sans exception. »
Ce n'était ni la pluie ni le bilan, mais l'horloge
La réponse est venue d'une amie d'enfance, Soizic, qui travaille comme préparatrice en pharmacie à Lambézellec. Autour d'un café, Gwenaëlle lui a montré son carnet. Soizic a souri en pointant la date. Regarde, ta semaine commence pile le lendemain du passage à l'heure d'hiver, chaque année. Elle lui a raconté que beaucoup de clients se plaignaient de la même chose à cette période, des nuits hachées, des humeurs en dents de scie, une fatigue qui ne ressemble à aucune autre.
Selon Soizic, ce n'est pas l'heure gagnée qui pose problème, mais le décalage qu'elle crée. Le corps, explique-t-elle, garde son propre rythme interne, réglé en grande partie par la lumière. Quand on recule les montres d'une heure, ce rythme continue de tourner comme avant, et il faut plusieurs jours pour qu'il rattrape le nouvel horaire. Pendant ce temps, on se réveille trop tôt, on a sommeil trop tôt, et l'humeur suit ce désordre comme elle peut.
Il y avait un deuxième élément, plus brestois. Gwenaëlle partait au travail dans la pénombre, enfermée dans sa voiture, puis passait la journée sous les néons du bureau. Elle ne voyait presque jamais la lumière du matin. Soizic lui a dit que, dans son cas, sortir tôt au grand jour l'aiderait sûrement à se recaler plus vite. Gwenaëlle a refermé son carnet, à la fois soulagée et un peu vexée. Douze ans que j'accuse la pluie, a-t-elle soupiré en riant.
Cette année, elle prépare le dimanche 25 octobre autrement
En 2026, le passage à l'heure d'hiver tombe dans la nuit du samedi 24 au dimanche 25 octobre : à trois heures du matin, il sera deux heures. Gwenaëlle a entouré la date en rouge sur le calendrier de la cuisine. Cette fois, elle ne compte pas subir. Elle a décidé de décaler doucement son coucher les jours précédents, d'un quart d'heure à la fois, pour arriver au dimanche sans brutalité. Yann a promis de suivre, au moins pour le principe familial.
Surtout, elle a changé ses matins. Plutôt que de prendre la voiture dès sept heures dix, elle ira à pied jusqu'à l'arrêt de tram, un quart d'heure de marche, même sous le crachin. Le midi, elle compte sortir déjeuner sur les quais au lieu de manger devant son écran. Ce n'est pas grand-chose, admet-elle, mais au moins, je sais contre quoi je me bats maintenant. Le magnésium oublié, lui, est toujours au fond du placard, intact.
Le vrai changement est ailleurs, dans la façon dont elle regarde cette semaine. Elle a prévenu ses collègues, sans dramatiser, et allégé son agenda autour du 26 octobre. Elle a expliqué à Malo pourquoi sa mère était parfois à cran fin octobre, et il a ajouté une page à son exposé. Elle sait que la semaine restera peut-être un peu rugueuse. Mais elle n'est plus un mystère, et cela, pour Gwenaëlle, change déjà presque tout dans sa manière de l'aborder.
« Douze ans que j'accuse la pluie et le bilan, alors que c'était l'heure sur le four depuis le début. »
- Noter la date : passage à l'heure d'hiver dans la nuit du 24 au 25 octobre 2026, à 3 h il sera 2 h.
- Décaler son coucher d'un quart d'heure par jour dans les jours qui précèdent.
- Sortir à la lumière du jour le plus tôt possible le matin, même par temps couvert.
- Profiter de la pause de midi pour marcher dehors plutôt que rester sous les néons.
- Tenir un petit carnet de sommeil et d'humeur pour repérer ses propres semaines difficiles.
- Alléger son agenda les premiers jours après le changement d'heure.
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