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Mercredi, huit heures moins le quart, la cuisine sent encore le café. Odile déchire le haut du paquet de sablés et le renverse au-dessus de la boîte en fer bleue, celle qui fait un petit bruit de couvercle cabossé. Les biscuits glissent, s'empilent, s'arrêtent. Elle reste là, le carton vide à la main, avec la nette impression que la pile est plus basse.
Une boîte en fer bleue et une habitude vieille de dix ans
Odile a soixante-quatre ans et trente-huit années de tournées postales dans les jambes. Depuis sa retraite, elle garde Léo et Inès tous les mercredis, dans sa petite maison de la banlieue de Tours. Le rituel ne change jamais beaucoup. Le matin, elle remplit la boîte en fer bleue avec des sablés au beurre, toujours la même marque. L'après-midi, les enfants y plongent la main après le parc, et la boîte doit être vide le soir. C'est une règle tacite, une petite fierté de grand-mère bien organisée.
Ce paquet, elle l'achète au même supermarché depuis presque dix ans, le samedi, avec les courses de la semaine. Elle connaît son emplacement par cœur, deuxième rayon après les céréales, à hauteur des yeux. Le prix aussi, elle le connaît. Il affichait 2,49 euros avant l'été, et il affiche toujours 2,49 euros aujourd'hui. Dans un caddie où tout semble avoir pris quelques centimes, ce chiffre immobile la rassurait plutôt. Elle se disait que certaines marques résistaient encore, que tout n'augmentait pas forcément, contrairement à ce qu'on entendait partout.
Son mari, Gérard, ancien chauffeur de car, se moque gentiment de cette fidélité. Il dit qu'elle pourrait acheter la marque du magasin, moins chère, que les enfants ne verraient pas la différence. Odile répond toujours la même chose, en haussant les épaules au-dessus de la table. Les petits les reconnaissent, ceux-là, ils aiment la forme en fleur et le petit chien gravé au milieu. Et puis, soyons honnêtes, elle aime cette constance. Un paquet qui ne change pas, c'est une chose de moins à surveiller dans une semaine déjà bien remplie.
Elle choisit de rester fidèle pour une bonne raison
Au printemps, Odile avait pourtant fait ses comptes, comme beaucoup de retraités autour d'elle. La pension n'avait pas suivi les factures, le chauffage avait coûté cher, et elle s'était mise à comparer davantage. Elle avait changé de lessive, abandonné une marque de café trop gourmande, remplacé le jambon du dimanche. Pour les sablés, elle avait hésité devant le rayon, le paquet dans une main, la marque distributeur dans l'autre. Puis elle avait reposé la seconde, rassurée par une étiquette qui, elle, n'avait jamais bougé depuis des mois.
Ce raisonnement lui semblait solide, presque malin. Puisque le prix ne bougeait pas, la marque faisait un effort, pensait-elle, et méritait qu'on lui reste fidèle. Elle en avait même parlé à sa voisine, Josiane, au portail, en rentrant des courses un samedi de mai. Toi, tu changes tout, moi je garde ce qui tient, lui avait-elle lancé en riant. Josiane, qui travaille encore à mi-temps dans une pharmacie, avait acquiescé sans conviction. Elle-même ne regardait plus vraiment les prix, elle remplissait le panier et serrait les dents à la caisse.
L'été est passé ainsi, sans que rien ne retienne l'attention d'Odile. Les petits-enfants étaient partis en vacances chez leur autre grand-mère, en Bretagne, et la boîte en fer était restée au fond du placard. Elle n'avait plus acheté de sablés pendant presque deux mois. En septembre, avec la rentrée, le rituel du mercredi a repris son cours normal. Le samedi, elle a retrouvé son rayon, son paquet, son prix inchangé de 2,49 euros. Elle l'a glissé dans le caddie sans même le regarder, comme on reprend une vieille habitude.
« Le prix n'avait pas bougé, alors je me disais que cette marque-là faisait un effort pour nous. »
Trois biscuits manquent, et elle croit d'abord à une erreur
C'est donc ce mercredi matin, devant la boîte bleue, qu'elle remarque la pile plus basse. Elle pense d'abord à une fatigue des yeux, ou à une boîte mal tassée. Elle secoue un peu le fer, les sablés se réarrangent, mais la hauteur ne change pas vraiment. Alors elle fait ce qu'elle n'a jamais fait : elle les compte, un par un, sur la toile cirée. Vingt et un. Elle est presque sûre qu'il y en avait vingt-quatre, parce que cela faisait douze chacun pour Léo et Inès.
Elle garde une explication simple en tête, celle qui arrange tout le monde. Un paquet mal rempli à l'usine, une machine déréglée, ça arrive sûrement de temps en temps. Elle range le carton dans le bac à recyclage et n'y pense plus jusqu'à l'après-midi. Mais à seize heures, Inès réclame un troisième biscuit pendant que Léo compte les siens à voix haute. Il dit qu'il n'en a que dix, que c'est pas juste, qu'avant il en avait douze. Odile sourit, mais quelque chose la chiffonne vraiment cette fois.
Le soir, elle en parle à Gérard pendant qu'il épluche les pommes de terre. Il la regarde par-dessus ses lunettes, à moitié amusé, à moitié intrigué. Tu comptes les gâteaux maintenant, demande-t-il, sans méchanceté. Elle répond que non, que c'est le petit qui a compté, et qu'il avait raison. Gérard propose une explication à son tour, un lot défectueux, sûrement, rien de plus. Il suggère d'en racheter un autre samedi pour comparer. Odile accepte l'idée, mais elle sent déjà que ce n'est pas un simple accident de fabrication.
Le service client répond poliment, sans rien expliquer
Le samedi suivant, Odile achète deux paquets au lieu d'un, pour en avoir le cœur net. À la maison, elle les ouvre tous les deux sur la table de la cuisine, devant Gérard. Vingt et un dans le premier, vingt et un dans le second. Ce n'est donc pas une erreur de machine, ni un paquet raté par hasard. Elle retourne le carton et cherche le poids, écrit en petits caractères gris près du code-barres. Elle n'a aucune idée du poids d'avant, elle ne l'a jamais regardé de sa vie.
Elle décide alors d'appeler le numéro du service consommateurs, imprimé au dos de l'emballage. Une musique d'attente, puis une jeune femme très aimable qui prend note de sa remarque. On lui parle d'une évolution de la recette, d'une nouvelle présentation, de coûts de production. Personne ne lui dit clairement que le paquet contient moins qu'avant. Odile raccroche avec un bon de réduction promis par courrier et une impression désagréable. J'ai eu l'impression de parler à quelqu'un qui récitait, dira-t-elle plus tard à sa fille, encore un peu vexée.
Josiane, à qui elle raconte l'histoire au portail, lui conseille de demander directement au magasin. Le lundi, Odile repasse donc au supermarché, son paquet vide dans le sac, presque gênée de sa démarche. À l'accueil, l'employé l'écoute avec patience, puis hausse un peu les épaules. Les fournisseurs fixent les quantités, lui explique-t-il, le magasin ne fait que les vendre. Il la renvoie vers le rayon, sans grande conviction. Elle y va quand même, en se disant qu'elle perd son temps. C'est là qu'elle aperçoit l'étiquette.
« C'est le petit qui a compté, et il avait raison, il en manquait trois. »
Une petite affichette en rayon met un nom sur l'affaire
Collée sous le prix, à côté des sablés, il y a une affichette qu'elle n'avait jamais remarquée. Le texte est court, imprimé en noir sur fond clair. Il indique que la quantité de ce produit a diminué et que son prix au kilo a augmenté. Le paquet est passé de 200 grammes à 175 grammes, pour le même prix de 2,49 euros. Odile reste plantée là un long moment, son sac à la main. Les trois biscuits manquants avaient donc un poids, et ce poids avait un nom.
Une vendeuse qui remplit le rayon voisin la voit relire l'affichette pour la troisième fois. Elle s'approche et lui explique, sur le ton de quelqu'un qui répond souvent à la question. C'est la shrinkflation, dit-elle, quand le produit rétrécit mais que le prix reste le même. Depuis juillet 2024, les grandes et moyennes surfaces doivent l'afficher en rayon pendant deux mois. Elle ajoute qu'on en pose régulièrement, sur des biscuits, du café, des yaourts ou du gel douche, et que peu de clients les lisent vraiment.
Odile fait le calcul en rentrant, sur le dos d'une enveloppe, à la table de la cuisine. À 200 grammes, son paquet revenait à environ 12,45 euros le kilo. À 175 grammes, il dépasse 14,20 euros le kilo. C'est une hausse de plus de 14 %, cachée derrière un prix qui n'a pas bougé. Le plus vexant, pour elle, c'est d'avoir défendu cette marque devant Josiane. J'étais fière de ne pas changer, et c'est justement parce que je ne regardais plus que je me suis fait avoir, résume-t-elle.
Désormais, elle lit le prix au kilo avant le reste
Depuis, Odile a changé une seule chose dans ses courses, mais elle s'y tient. Elle ne regarde plus le gros chiffre du prix, elle cherche la petite ligne en dessous, le prix au kilo ou au litre. Cette mention figure obligatoirement sur l'étiquette du rayon, et c'est elle qui permet de comparer deux paquets de tailles différentes. Elle a découvert que la marque du magasin, celle qu'elle avait reposée au printemps, était presque deux fois moins chère au kilo. Les petits n'ont rien remarqué, malgré le petit chien qui manque.
Le calcul, sur une année, l'a fait réfléchir plus qu'elle ne l'aurait cru. Un paquet par semaine, cinquante mercredis, cela représente plus d'un kilo de biscuits en moins pour le même budget. Ce n'est pas une fortune, elle le reconnaît volontiers, mais c'est un exemple parmi d'autres dans son caddie. En regardant mieux, elle a repéré d'autres rétrécissements, sur un paquet de café et sur une bouteille de liquide vaisselle. On connaît tous ça, finalement, sans le voir : le produit paraît pareil, et c'est justement le but.
Gérard, lui, s'amuse désormais à vérifier les étiquettes avant elle, comme un jeu du samedi. Josiane a pris l'habitude de photographier les affichettes de shrinkflation pour les montrer à ses collègues de la pharmacie. Quant à la boîte en fer bleue, elle est toujours là, sur le plan de travail, avec ses sablés de marque distributeur. Le mercredi, Léo continue de compter ses biscuits à voix haute, mais il en a de nouveau douze. Odile, elle, garde le vieux paquet de 175 grammes dans un tiroir, comme un pense-bête.
« J'ai eu l'impression de parler à quelqu'un qui récitait, sans jamais me dire que le paquet avait rétréci. »
- Regardez le prix au kilo ou au litre sur l'étiquette du rayon, pas seulement le prix du paquet.
- Repérez les affichettes de shrinkflation, obligatoires en grande surface pendant deux mois depuis juillet 2024.
- Notez une fois le poids de vos produits habituels pour pouvoir comparer plus tard.
- Comparez au kilo votre marque avec la marque du magasin, l'écart surprend souvent.
- Méfiez-vous des nouveaux emballages ou des recettes modifiées, souvent accompagnés d'une baisse de quantité.
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