Elle demande au voisin de rabattre sa haie de thuyas de quatre mètres : il sort une photo jaunie et parle de trente-cinq ans de racines

Ne manquez aucune actuSuivez-nous sur Google News

Il était sept heures du soir, fin juin, et l'ombre avait déjà avalé les tomates. Claire tenait l'arrosoir au-dessus des plants pâles, l'eau tambourinait sur la terre sèche. De l'autre côté du grillage, le mur vert des thuyas montait jusqu'à quatre mètres, immobile. Un merle s'y engouffra en criant, et elle décida que cette fois, elle irait sonner chez Bernard.

Une maison achetée pour le jardin, et un mur vert au fond

Claire a 58 ans, elle est aide-soignante à l'hôpital de la ville voisine et vit seule depuis le départ de ses deux fils. Elle a acheté cette petite maison de lotissement il y a quatre ans, surtout pour le jardin orienté plein ouest. Les premiers mois, elle a retourné la pelouse, posé des bordures en bois et planté des tomates, des courgettes et des haricots. Le soir, après ses gardes, elle aimait s'asseoir sur une chaise pliante au milieu des rangs, un café à la main.

Au fond du terrain, une haie de thuyas sépare sa parcelle de celle de Bernard, un retraité de la SNCF installé là depuis toujours. La haie était déjà haute lors de la visite, mais l'agent immobilier avait parlé d'intimité et de calme. Claire avait trouvé cela rassurant, presque protecteur, comme un rideau tiré entre deux vies. Bernard, lui, la saluait d'un signe de tête par-dessus le portail, parfois avec un mot sur la météo ou les limaces.

Les relations étaient cordiales, sans plus, ce qui convenait à tout le monde. Bernard lui avait même donné des plants de rhubarbe la première année, enveloppés dans du papier journal. Elle lui rendait la politesse avec des confitures, déposées sur le muret avec un petit mot. Rien ne laissait deviner qu'un jour cette haie deviendrait un sujet de discussion tendu. Pendant trois saisons, Claire s'était contentée de déplacer ses cultures et de regarder pousser les thuyas sans trop y penser.

Elle prend son courage à deux mains et sonne chez Bernard

Cette quatrième année, pourtant, les tomates n'ont pas rougi. Claire a compté les heures de soleil sur le potager et le constat l'a frappée : à partir de seize heures, tout le fond du jardin plongeait dans l'ombre. Les thuyas avaient encore grossi, et leurs branches débordaient désormais d'un bon mètre au-dessus du grillage. Des aiguilles brunes tapissaient ses allées, et la terre restait humide et acide sous les branches qui avançaient chez elle.

Elle s'est renseignée un peu, le soir, sur son téléphone, entre deux épisodes de série. Elle a lu qu'une haie de plus de deux mètres devait être plantée à au moins deux mètres de la limite. Elle est allée mesurer avec le mètre ruban de son fils aîné : les troncs se trouvaient à un mètre à peine du grillage. Dans sa tête, l'affaire paraissait simple et réglée, presque mathématique, et elle se sentait dans son droit.

Alors un samedi matin, elle a sonné chez Bernard avec une phrase préparée, polie mais ferme. Il a ouvert en charentaises, l'air surpris, un torchon sur l'épaule. Elle lui a expliqué l'ombre, les tomates, la règle des deux mètres, et lui a demandé de rabattre la haie à hauteur raisonnable. Soyons honnêtes, elle s'attendait à des soupirs, peut-être à une négociation sur le prix du jardinier, mais pas à ce qui allait suivre.

« Cette haie, je l'ai plantée avec ma femme l'année où notre fille est née, ça fait trente-cinq ans. »

Trente-cinq ans, répond le voisin en hochant la tête

Bernard l'a écoutée jusqu'au bout sans l'interrompre, puis il a souri d'un air fatigué. Il a dit simplement que cette haie était là depuis trente-cinq ans, plantée avec sa femme l'année de la naissance de leur fille. Il a ajouté qu'elle faisait déjà plus de deux mètres bien avant l'arrivée des anciens propriétaires. Claire a hoché la tête, un peu déstabilisée, sans voir en quoi l'ancienneté changeait quoi que ce soit au problème.

Il est rentré un instant et revenu avec une photo jaunie dans un cadre en plastique. On y voyait une fête d'anniversaire dans le jardin, des enfants en maillot, et derrière eux, les thuyas déjà plus hauts qu'un adulte. Au dos, une date écrite au stylo bille : été 1991. Bernard a tapoté la photo du bout du doigt en répétant que tout cela, c'était réglé depuis longtemps. Il ne semblait pas en colère, plutôt sûr de lui.

Claire est repartie avec un sentiment étrange, entre agacement et doute. Une haie est une haie, se disait-elle, et une loi reste une loi, peu importe l'âge des arbres. Elle a mis de côté l'histoire de la photo, persuadée qu'il s'agissait d'un argument sentimental pour gagner du temps. Le soir même, elle a écrit un brouillon de lettre recommandée, en citant l'article du Code civil trouvé sur internet. Elle ne l'a pas envoyée tout de suite.

Le conciliateur, la mairie, et les conseils contradictoires du voisinage

Les semaines suivantes, Claire a demandé l'avis de tout le monde. Sa collègue Nadia lui a conseillé d'envoyer la lettre sans attendre et de menacer d'un procès. Son frère, plus prudent, lui a dit de ne pas se fâcher avec un voisin qu'elle croiserait encore vingt ans. Au marché, une voisine du lotissement lui a raconté une histoire de bambous qui avait fini devant le tribunal, avec trois ans de procédure et des frais.

Elle a appelé la mairie, où une employée aimable lui a répondu que ce n'était pas de leur ressort. On l'a orientée vers le conciliateur de justice, qui tenait une permanence gratuite un mardi sur deux. Claire a pris rendez-vous, un peu nerveuse, avec ses mesures, ses photos du potager et son brouillon de lettre. Elle avait l'impression de préparer un dossier, elle qui n'avait jamais eu affaire à la moindre administration de ce genre.

Pendant ce temps, l'ambiance avec Bernard s'était refroidie. Il ne la saluait plus par-dessus le portail, et elle évitait de jardiner quand il était dehors. On connaît tous ça, ces silences de voisinage qui pèsent plus lourd qu'une dispute. Un soir, en l'entendant tailler ses rosiers, elle a eu envie de tout laisser tomber. Puis elle a regardé ses tomates vertes et a décidé d'aller au bout, pour comprendre au moins qui avait raison.

« J'étais sûre d'être dans mon droit, j'avais mesuré un mètre avec le mètre ruban de mon fils. »

Ce que le conciliateur lui explique ce mardi-là change tout

Le conciliateur était un ancien greffier aux cheveux blancs, qui l'a écoutée en prenant des notes. Il lui a d'abord donné raison sur un point : le Code civil impose bien deux mètres de distance pour une plantation de plus de deux mètres de haut. Mais il a aussitôt posé une question sur la date. Depuis quand la haie dépasse-t-elle cette hauteur. Claire a parlé de la photo de 1991, et il a refermé son stylo.

Il a expliqué la prescription trentenaire. Lorsqu'une haie dépasse la hauteur autorisée depuis plus de trente ans, le voisin ne peut plus exiger qu'elle soit arrachée ou réduite. Le délai ne compte pas depuis la plantation, mais depuis le jour où les arbres ont franchi les deux mètres. Avec la photo datée et sans doute d'autres témoignages, Bernard avait de solides chances de le prouver. La lettre recommandée de Claire n'aurait servi à rien.

Claire est restée un moment silencieuse, déçue. Puis le conciliateur a ajouté la seconde moitié, celle qu'elle n'attendait pas. La prescription protège la hauteur de la haie, pas les branches qui dépassent chez le voisin. Celles-ci doivent être coupées par le propriétaire, quel que soit leur âge, et ce droit-là ne se prescrit jamais. Il lui a conseillé d'en parler calmement à Bernard avant toute démarche, en proposant une date pour l'élagage.

Un élagage en septembre, et un potager déplacé de trois mètres

Claire est retournée sonner chez Bernard le samedi suivant, sans lettre ni mètre ruban. Elle lui a dit qu'il avait raison pour la hauteur, et qu'elle ne demanderait plus de rabattre la haie. En revanche, les branches qui avançaient d'un mètre sur son terrain devaient être coupées. Bernard a réfléchi, puis a admis qu'il ne s'en était pas occupé depuis des années, faute de pouvoir monter sur une échelle à son âge.

Ils ont fait venir un élagueur en septembre, et Bernard a payé la facture, environ quatre cents euros. Le côté de Claire a retrouvé un grillage visible, et une bande de lumière d'un bon mètre supplémentaire. Ce n'était pas le soleil rêvé, mais assez pour changer les choses. Elle a déplacé son potager de trois mètres vers la maison, en gardant près de la haie les fougères et les hortensias qui aiment l'ombre.

Aujourd'hui, Bernard la salue de nouveau par-dessus le portail. Il lui a même rendu une photo de son jardin d'il y a trente ans, pour qu'elle voie comment c'était. Claire, elle, conseille à ceux qui achètent une maison de regarder les haies avec autant d'attention que la toiture. Avant de réclamer quoi que ce soit, elle vérifierait désormais l'âge des arbres, les mesures exactes et ce qui dépasse réellement chez soi.

« La hauteur, je ne peux plus rien y faire, mais les branches chez moi, ça, il devait les couper. »

  • Mesurer la distance entre les troncs et la limite de propriété, pas entre le feuillage et la clôture.
  • Retenir la règle du Code civil : deux mètres de distance pour une plantation de plus de deux mètres de haut.
  • Chercher depuis quand la haie dépasse deux mètres : au-delà de trente ans, sa réduction ne peut plus être exigée.
  • Se rappeler que les branches qui avancent chez soi doivent toujours être coupées, quel que soit l'âge de la haie.
  • Consulter gratuitement un conciliateur de justice avant toute lettre recommandée ou procédure.
  • Vérifier le règlement du lotissement ou le plan local d'urbanisme, qui peuvent prévoir des règles particulières.

Suivi de l'histoire

Partager :WhatsAppFacebookX
Emilie Morlaes, les bohémiennes coiffure
Emilie Morlaes

Ancienne gérante du salon Les Bohémiennes Coiffure, Émilie partage son expérience de la coiffure, des soins capillaires et de la beauté. Elle décrypte les tendances et propose des conseils pratiques issus de son expérience du terrain.

Articles: 1959