Elle écrit chaque soir quinze tâches pour le lendemain dans un carnet : le vendredi, elle se sent plus en retard qu’au lundi matin

Ne manquez aucune actuSuivez-nous sur Google News

Il est vingt-deux heures quinze, la bouilloire vient de cliquer dans la cuisine silencieuse. Claire, 41 ans, ouvre son carnet à spirale sur la toile cirée, débouche un feutre bleu et commence à écrire. Une ligne, puis deux, puis quinze. Le bruit du feutre sur le papier la rassure, comme chaque soir depuis presque deux ans.

Chaque soir, quinze lignes bleues écrites près de la bouilloire

Claire est comptable dans une entreprise de transport, à la sortie de Tours, et elle élève seule ses deux enfants. Elle habite une petite maison mitoyenne avec un jardin qu'elle n'a pas le temps d'entretenir. Sa journée commence à six heures et demie, avec les tartines, les cartables et la voiture qui tarde à démarrer en hiver. Le soir, une fois les enfants couchés, elle s'accorde ce moment avec son carnet. C'est devenu un rituel qu'elle ne saute jamais, même fatiguée.

Sur la page de gauche, elle note les tâches du bureau, et sur celle de droite, celles de la maison. Rappeler le fournisseur, clôturer le rapprochement bancaire, acheter des chaussures pour Hugo, prendre rendez-vous chez le dentiste. Il y a aussi des lignes plus vagues, comme ranger le garage ou trier les papiers administratifs. Elle aime voir la page se remplir, parce qu'elle a le sentiment de tenir sa vie en main. Quinze lignes, c'est son chiffre, ni plus ni moins.

Ses collègues la trouvent organisée, et sa sœur Nadia la surnomme gentiment la reine des listes. Claire en rit, mais elle en tire une vraie fierté, discrète et solide. Elle a toujours pensé que les gens débordés étaient simplement ceux qui ne notaient rien. Pour elle, écrire, c'était déjà commencer à faire, et ne rien oublier, c'était protéger les autres. Elle referme le carnet vers vingt-deux heures quarante, éteint la lampe de la cuisine et monte se coucher, la tête en apparence vidée.

Une méthode adoptée pour ne plus jamais rien oublier

Tout a commencé l'année de la séparation, quand Claire s'est retrouvée seule avec la maison, les factures et deux enfants de six et neuf ans. Un matin, elle avait oublié la sortie scolaire de Léna, et sa fille était restée en classe pendant que les autres partaient au musée. Ce jour-là, elle s'était promis que plus rien ne lui échapperait. Le carnet est né de cette promesse, avec une vraie bonne intention derrière chaque ligne écrite.

Au début, elle notait cinq ou six choses, et la méthode marchait plutôt bien. Puis elle a ajouté ce qu'elle repoussait depuis des semaines, en se disant qu'écrire l'obligerait enfin à agir. Elle a ajouté les projets de fond, les envies, les choses qu'elle devrait faire selon les magazines. La liste s'est allongée sans qu'elle s'en rende compte, une ligne à la fois. Quinze tâches lui semblaient raisonnables, puisqu'une journée compte quand même seize heures éveillées.

Elle se souvient d'en avoir parlé à Nadia, un dimanche, autour d'un café. Sa sœur lui avait demandé comment elle faisait pour tout caser dans une seule journée. Claire avait haussé les épaules en souriant. Je ne fais pas tout, mais au moins je sais ce qui reste, et ça me rassure, avait-elle répondu. Sur le moment, la réponse lui avait paru pleine de bon sens, presque sage. Elle ne voyait pas encore ce que ce reste allait finir par peser.

« Je ne fais pas tout, mais au moins je sais ce qui reste, et ça me rassure. »

Le vendredi soir, un poids qu'elle ne comprend pas

Le premier signe est arrivé un vendredi de novembre, sans bruit. Claire rentrait du bureau, les courses dans le coffre, et elle s'est sentie lourde, presque abattue. Elle avait pourtant travaillé sans relâche toute la semaine, sans pause déjeuner ou presque. En feuilletant son carnet le soir, elle a compté les lignes cochées : sept le lundi, six le mardi, cinq le jeudi. Chaque jour, plus de la moitié restait en blanc, recopiée sur la page du lendemain.

Elle a mis ça sur le compte de la fatigue de saison, des journées qui raccourcissent et du chauffage qui sèche l'air. Soyons honnêtes, on connaît tous ces semaines où l'on se dit que ça ira mieux après les vacances. Claire a donc continué, en écrivant un peu plus serré pour que tout tienne sur la page. Les tâches reportées s'empilaient en haut, les nouvelles s'ajoutaient en dessous, et le garage figurait sur la liste depuis cinq semaines.

Le vendredi suivant, la sensation est revenue, plus nette encore. Elle était assise dans sa voiture, moteur coupé, devant la maison, incapable de sortir tout de suite. Elle avait bouclé un dossier difficile, réglé un litige avec un client, emmené Hugo chez l'orthophoniste. Pourtant, une petite voix lui répétait qu'elle n'avait rien fait. Le soir, en ouvrant le carnet, elle a eu pour la première fois envie de le refermer sans écrire.

Elle essaie de tenir plus fort, et tout se dérègle

Plutôt que de lâcher, Claire a serré la vis. Elle s'est levée une demi-heure plus tôt pour avancer avant que les enfants se réveillent. Elle a téléchargé une application de tâches avec des couleurs, des rappels sonores et des étoiles quand on termine quelque chose. Les notifications vibraient sur la table du petit-déjeuner pendant que Léna cherchait ses chaussures. Au bout de dix jours, elle avait plus de quarante tâches en retard affichées en rouge sur l'écran.

Elle s'est mise à mal dormir, se réveillant vers trois heures avec une ligne oubliée en tête. Au bureau, elle sautait d'un dossier à l'autre, commençant tout sans rien finir vraiment. Son responsable, Frédéric, lui a demandé un jeudi si tout allait bien, parce qu'elle semblait ailleurs. Elle a répondu que oui, juste un peu de boulot en retard. J'ai l'impression de courir sur un tapis roulant, et chaque soir quelqu'un augmente la vitesse, a-t-elle confié ensuite à Nadia.

Sa sœur lui a conseillé de prendre quelques jours de congé, mais Claire a refusé, persuadée que le retard serait pire au retour. Elle a aussi essayé de tout faire le week-end, en sacrifiant le marché du samedi avec les enfants. Hugo a boudé, Léna a pleuré, et le garage n'a pas bougé. Le dimanche soir, elle a recopié pour la huitième fois les mêmes cinq lignes. C'est à ce moment qu'elle a compris que le problème ne venait pas de son énergie.

« J'ai l'impression de courir sur un tapis roulant, et chaque soir quelqu'un augmente la vitesse. »

Le carnet ne mesurait pas son travail, mais son retard

La révélation est venue d'une collègue, Isabelle, qui avait traversé quelque chose de proche quelques années plus tôt. Un midi, devant la machine à café, Claire lui a montré son carnet sans trop savoir pourquoi. Isabelle a parcouru les pages en silence, puis elle a posé le doigt sur une colonne. Tu as fait onze choses aujourd'hui, et tu n'en as coché que six, parce que les autres n'étaient pas sur ta liste, lui a-t-elle fait remarquer doucement.

Claire est restée interdite. Les appels imprévus, le dossier urgent, le rendez-vous de Hugo, rien de tout ça n'apparaissait nulle part. Sa liste ne racontait pas ce qu'elle accomplissait, elle racontait seulement ce qu'elle n'avait pas réussi à faire. Chaque soir, elle se fixait un objectif impossible, et chaque soir, elle constatait son échec noir sur blanc. Ce n'était ni la fatigue ni le manque de volonté : c'était la longueur même de la liste qui fabriquait ce sentiment.

Isabelle lui a expliqué ce qui avait marché pour elle : trois priorités par jour, pas une de plus, choisies parmi ce qui comptait vraiment. Le reste allait dans une liste séparée, relue une fois par semaine, sans culpabilité. Claire a d'abord trouvé l'idée ridicule, presque paresseuse. Trois choses, c'est ce que je fais avant neuf heures du matin, a-t-elle protesté. Isabelle a souri et lui a proposé d'essayer seulement une semaine, pour voir ce que ça changeait réellement.

Trois lignes par soir, et un vendredi enfin plus léger

Le premier soir, Claire a mis vingt minutes à écrire trois lignes, ce qui ne lui était jamais arrivé. Choisir l'obligeait à renoncer, et renoncer lui serrait la gorge. Elle a gardé le rapport mensuel, le rappel du fournisseur et le rendez-vous chez le dentiste. Le lendemain soir, les trois étaient cochées avant dix-huit heures. Elle a regardé la page longtemps, étonnée de ressentir quelque chose qu'elle avait presque oublié, une forme de satisfaction tranquille.

Au bout de trois semaines, le vendredi a changé de couleur. Elle ne rentre plus en se sentant vidée, parce que chaque jour s'est terminé par une page complète. Les imprévus restent nombreux, mais elle les note désormais dans la marge, pour se rappeler qu'ils existent. Pour elle, ce n'est pas qu'elle travaille moins, c'est qu'elle voit enfin ce qu'elle fait. Son sommeil est revenu, et le samedi matin, elle a retrouvé le marché avec Hugo et Léna.

Le garage, lui, a été rangé un dimanche d'avril, avec les enfants, en deux heures à peine. Claire garde la grande liste au fond du carnet, mais elle ne la relit que le lundi matin. Elle a aussi supprimé l'application aux étoiles et aux rappels rouges. Elle a constaté chez elle que limiter le nombre de tâches allégeait sa tête bien plus que les supprimer. Le carnet est toujours là, près de la bouilloire, simplement avec beaucoup plus de blanc sur chaque page.

« Trois choses, c'est ce que je fais avant neuf heures du matin, franchement. »

  • Compter combien de tâches de votre liste restent non cochées chaque soir pendant une semaine.
  • Choisir chaque soir trois priorités réalistes, pas une de plus, pour le lendemain.
  • Garder une liste séparée pour tout le reste et ne la relire qu'une fois par semaine.
  • Noter dans la marge les imprévus traités pour voir ce que vous accomplissez vraiment.
  • Supprimer les tâches recopiées plus de cinq fois ou les découper en étapes plus petites.

Suivi de l'histoire

Partager :WhatsAppFacebookX
Emilie Morlaes, les bohémiennes coiffure
Emilie Morlaes

Ancienne gérante du salon Les Bohémiennes Coiffure, Émilie partage son expérience de la coiffure, des soins capillaires et de la beauté. Elle décrypte les tendances et propose des conseils pratiques issus de son expérience du terrain.

Articles: 1959