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La boîte aux lettres grince toujours un peu quand Gérard la referme, ce mardi matin de février, vers dix heures. Il trie le courrier debout dans l'allée, une publicité, un relevé de banque, l'enveloppe du service des eaux. Il l'ouvre sans y penser, le pouce glissé sous le rabat. Puis il s'arrête net, les lunettes remontées sur le front, et relit le chiffre.
Une maison tranquille à Montchapet, des factures qu'on ne regardait plus
Gérard a 64 ans et il habite depuis vingt-six ans une maison en meulière dans le quartier de Montchapet, à Dijon. Ancien technicien chez un fabricant de chaudières, il est à la retraite depuis trois ans et passe ses matinées au jardin. Sa femme, Monique, travaille encore à mi-temps dans une pharmacie du centre. Leurs deux enfants sont partis, l'un à Lyon, l'autre à Besançon. La maison est devenue trop grande, disent-ils parfois, mais aucun des deux n'a vraiment envie de la quitter.
Les factures d'eau, chez eux, faisaient partie de ces papiers qu'on classe sans lire. Environ 300 euros par semestre, à quelques euros près, depuis que les enfants ne vivaient plus sous leur toit. Gérard avait même calculé un jour que c'était à peu près le prix d'un plein et demi par mois. Le prélèvement passait, le chiffre ne bougeait pas, et personne ne songeait à vérifier le compteur, enfoui dans un regard au fond du jardin, sous une plaque de fonte couverte de mousse.
Soyons honnêtes, on connaît tous ce genre de confiance tranquille envers ce qui fonctionne depuis longtemps. Le robinet coule, la chasse d'eau se remplit, le tuyau d'arrosage rend service l'été. Gérard, qui avait passé sa vie à réparer des installations chez les autres, se savait plutôt vigilant chez lui. Il entendait le moindre goutte-à-goutte dans la salle de bains. C'est peut-être pour cela qu'il n'avait rien vu venir : ce qui allait lui coûter cher ne faisait aucun bruit dans la maison.
Le jardin refait au printemps, une bonne idée sur le moment
Au printemps précédent, Gérard et Monique avaient décidé de refaire une partie du jardin. Ils voulaient remplacer la vieille haie de thuyas par des arbustes fleuris et installer un petit potager surélevé près de la terrasse. Un voisin leur avait prêté une mini-pelle pour un week-end, et Gérard s'en était servi avec plaisir, retrouvant des gestes de chantier. Il avait arraché les souches, creusé les tranchées, nivelé la terre. Monique se souvient encore de la poussière sur les vitres de la cuisine pendant une semaine.
Pour arroser le futur potager, Gérard avait aussi tiré un nouveau robinet extérieur, branché sur la canalisation qui part du compteur vers la maison. Il avait tout fait lui-même, un samedi après-midi, avec des raccords achetés dans une grande surface de bricolage. Le travail lui semblait propre, les serrages corrects. Il avait ouvert l'eau, vérifié qu'aucune goutte ne perlait, puis rebouché la tranchée. Rien ne coulait en surface, la pelouse avait repoussé en quelques semaines. Il en était plutôt fier.
À l'époque, l'idée paraissait raisonnable sur tous les plans. Arroser le potager sans traîner le tuyau depuis la façade, gagner du temps, économiser un peu d'eau en arrosant au pied des plants. Monique lui avait demandé s'il ne valait pas mieux appeler un plombier. Il avait ri, sans méchanceté, en rappelant qu'il avait fait ce métier, ou presque, pendant quarante ans. Elle n'avait pas insisté. Personne, dans la maison, n'imaginait que ce robinet tout neuf deviendrait le point de départ de toute l'histoire.
« J'ai passé ma vie à dire aux clients de regarder leur compteur, et moi je n'ai jamais soulevé la plaque. »
Une tache verte dans la pelouse, en plein mois d'août
Le premier signe est apparu au cœur de l'été, et personne ne l'a pris au sérieux. Fin août, alors que la sécheresse avait jauni tous les gazons du quartier, une bande de pelouse restait d'un vert éclatant près de l'ancienne haie. Gérard l'avait remarquée en tondant. Il s'était dit que la terre fraîchement remuée retenait mieux l'humidité, que les racines des thuyas avaient laissé de la matière organique. L'explication tenait debout, et il n'y avait plus pensé jusqu'à l'automne.
En octobre, Monique a trouvé que la pression baissait parfois sous la douche, surtout le matin. Elle en a parlé au dîner, un soir, entre deux sujets. Gérard a démonté le pommeau, l'a fait tremper dans du vinaigre blanc pour enlever le calcaire, et la pression est revenue, du moins en apparence. Dijon a une eau assez dure, tout le monde le sait. Le problème semblait réglé, et la petite bande verte au fond du jardin avait disparu sous les feuilles mortes.
Avec le recul, Gérard reconnaît qu'il avait toutes les pièces du puzzle sous les yeux. Une pelouse trop verte au mauvais endroit, une pression capricieuse, un raccord posé quelques mois plus tôt. Mais chaque détail, pris seul, avait sa propre explication rassurante. Il le dit aujourd'hui avec une pointe d'agacement contre lui-même : J'ai passé ma vie à dire aux clients de regarder leur compteur, et moi je n'ai jamais soulevé la plaque. Il ne s'est jamais posé la question à l'époque.
Le chiffre de 1 400 euros, et des coups de téléphone qui tournent en rond
Debout dans l'allée, ce mardi de février, Gérard a donc lu 1 412 euros pour le semestre. Il a d'abord cru à une erreur de virgule, puis à une confusion avec un autre abonné. Il est rentré, a posé l'enveloppe sur la table de la cuisine et a cherché les anciennes factures dans le classeur bleu. Trois cent huit euros, deux cent quatre-vingt-quinze, trois cent douze. La consommation affichée avait plus que quadruplé, passant d'une soixantaine de mètres cubes à près de trois cents.
Il a appelé le service client le jour même, en fin de matinée. Une musique d'attente, puis une conseillère polie qui lui a confirmé que le relevé avait bien été fait sur place par un agent. Le chiffre était le bon, lui a-t-elle dit, et le compteur ne présentait pas d'anomalie signalée. Gérard a demandé une vérification du compteur, persuadé qu'il tournait trop vite. On lui a expliqué que c'était possible, mais que cette expertise serait facturée si l'appareil s'avérait juste.
Le soir, Monique a suggéré d'appeler leur fils, qui travaille dans l'immobilier à Lyon. Lui a parlé d'avocat, de recours, de médiateur de l'eau, sans vraiment savoir par où commencer. Gérard a passé une nuit agitée à refaire des calculs. Le lendemain matin, il est enfin descendu au fond du jardin avec une lampe torche. Il a soulevé la plaque de fonte, fermé tous les robinets de la maison, et regardé la petite roue du compteur. Elle tournait, lentement, régulièrement, dans une maison où plus rien ne coulait.
« Vous avez pensé à demander l'écrêtement de la facture au service des eaux ? »
Ce n'était ni le compteur ni une erreur, mais un raccord sous la terre
Gérard a compris en quelques secondes, et il a eu un peu honte. Il est allé droit vers la bande de pelouse qui avait verdi l'été précédent, a pris une bêche et a creusé. À quarante centimètres, la terre était boueuse, puis franchement détrempée. Le raccord qu'il avait posé lui-même au printemps suintait en continu, un filet d'eau mince mais constant, jour et nuit, depuis des mois. L'eau partait directement dans le sol argileux, sans jamais remonter en surface, sauf sous la forme de cette herbe trop verte.
Il a coupé l'arrivée d'eau générale et appelé un plombier du quartier, cette fois sans discuter. Thomas, la quarantaine, est passé l'après-midi même avec sa camionnette blanche. Il a remplacé le raccord défectueux et une section de tuyau abîmée par la mini-pelle, puis contrôlé le compteur pendant vingt minutes. La roue ne bougeait plus. En repartant, il a posé une question qui a tout changé : Vous avez pensé à demander l'écrêtement de la facture au service des eaux ? Gérard ne savait même pas ce que le mot voulait dire.
Thomas lui a expliqué ce qu'il voit régulièrement chez ses clients. Quand une fuite se trouve sur une canalisation après le compteur, dans une habitation, l'abonné peut demander que sa facture soit plafonnée au double de sa consommation habituelle. Il faut une attestation d'un plombier qui indique que la fuite a été réparée et où elle se situait. Selon lui, cela ne vaut pas pour un ballon d'eau chaude, une chasse d'eau ou un robinet qui fuit. Et le document doit être envoyé dans le mois qui suit.
Une attestation envoyée à temps, et une facture ramenée au double
Le soir même, Gérard a rappelé le service des eaux, son classeur bleu ouvert devant lui. Cette fois, le conseiller lui a confirmé ce que le plombier avait annoncé. On lui demandait seulement une attestation de réparation, avec la date, la nature de la fuite et sa localisation sur la canalisation enterrée. Thomas l'a rédigée le lendemain sur papier à en-tête, avec sa facture de 380 euros. Gérard l'a envoyée par courrier recommandé et par le formulaire en ligne, pour être tranquille, onze jours après avoir reçu sa facture.
Trois semaines plus tard, une nouvelle facture est arrivée, rectifiée. Le service avait calculé la consommation moyenne des années précédentes, environ soixante mètres cubes par semestre, et l'avait doublée. Gérard a payé un peu plus de 600 euros au lieu de 1 412. Ajoutés à la réparation, cela restait une mauvaise surprise, mais rien à voir avec la somme lue dans l'allée. Monique, elle, résume l'épisode d'une phrase : On a payé pour apprendre à soulever une plaque de fonte, ce n'est pas si cher finalement.
Depuis, Gérard relève lui-même son compteur le premier de chaque mois et note le chiffre dans un carnet rangé près du téléphone. Il a raconté l'histoire à la moitié de ses voisins, souvent avec la même conclusion. Il ne prétend pas connaître les règles par cœur, seulement ce qui s'est passé chez lui. Mais il a retenu l'essentiel : la fuite était après le compteur, sur une canalisation, et l'attestation est partie dans le délai. Sans le conseil du plombier, dit-il, il aurait sans doute payé la totalité.
« La petite roue tournait, alors que dans la maison plus rien ne coulait, là j'ai compris tout de suite. »
- Fermer tous les robinets et vérifier que la roue du compteur ne tourne plus.
- Relever le compteur chaque mois et noter le chiffre dans un carnet.
- Surveiller une zone de pelouse anormalement verte ou humide au-dessus d'une canalisation.
- Faire réparer la fuite par un plombier et lui demander une attestation précisant la localisation.
- Envoyer l'attestation au service des eaux dans le mois qui suit, en gardant une preuve d'envoi.
- Vérifier sur la facture rectifiée le plafonnement au double de la consommation habituelle.
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