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Il est sept heures moins le quart, rue de Wazemmes, à Lille. Sylvie pose sa tasse sur la table de la cuisine et lève les yeux, sans raison particulière. Au-dessus de la hotte, une forme pâle s'est dessinée sur la peinture blanche, comme une carte de géographie mal tracée. Un petit claquement sec résonne dans le silence, puis plus rien.
Une cuisine refaite, un immeuble calme et vingt ans d'habitudes
Sylvie a cinquante-huit ans et travaille comme aide-comptable dans une entreprise de transport de la métropole lilloise. Elle vit au deuxième étage d'un immeuble de briques rouges, construit dans les années trente, où elle s'est installée il y a presque vingt ans. Son appartement n'est pas grand, mais elle l'aime, surtout la cuisine qu'elle a fait refaire voilà quatre ans. Elle avait choisi elle-même le carrelage vert d'eau et la peinture blanc cassé du plafond, après des semaines d'hésitation dans les magasins de bricolage.
Le matin, elle suit toujours le même rituel, presque sans y penser. Le café d'abord, la radio réglée bas, puis les miettes de biscottes balayées d'un revers de main. Son chat, Moustache, attend son tour devant la gamelle en miaulant avec une régularité de métronome. Dans l'immeuble, tout le monde se connaît un peu, juste assez pour se dire bonjour dans l'escalier et se rendre service quand un colis arrive en avance.
Au-dessus de chez elle vit Karim, un jeune infirmier aux horaires décalés, arrivé deux ans plus tôt. Il est poli, discret, il remonte les poubelles des voisins âgés sans qu'on le lui demande. Sylvie n'a jamais eu le moindre problème avec lui, ni bruit, ni odeur, ni dispute de palier. Elle se souvient même qu'il lui avait apporté une part de gâteau pour son anniversaire. Bref, la vie tranquille d'un immeuble ordinaire, de ceux où l'on oublie presque qu'il y a quelqu'un juste au-dessus.
Elle décide d'attendre que la tache sèche toute seule
Ce matin-là, la tache est petite, de la taille d'une assiette à dessert, avec un contour légèrement plus foncé. Sylvie monte sur une chaise et pose le bout des doigts sur le plafond. Ce n'est pas mouillé, juste un peu froid, peut-être. Elle se dit que c'est sans doute ancien, une trace d'humidité de l'hiver dernier qui ressort avec le chauffage. Elle prend une photo avec son téléphone, par habitude plus que par inquiétude, puis part travailler comme d'habitude.
Le soir, elle en parle à sa sœur Martine au téléphone, en épluchant ses pommes de terre. Martine, qui a eu des ennuis de fuite dans sa maison d'Armentières, lui conseille de ne pas paniquer. Selon elle, ce genre de tache disparaît souvent quand l'air redevient sec. Sylvie l'écoute avec soulagement, parce qu'elle n'a aucune envie de déranger Karim pour une ombre au plafond. On connaît tous ça, cette petite voix qui préfère attendre plutôt que de créer une histoire avec un voisin agréable.
Elle prend donc une décision qui lui paraît raisonnable : surveiller sans rien faire pendant une semaine ou deux. Elle trace même au crayon à papier le contour de l'auréole, pour voir si elle grandit. C'est une méthode que son père utilisait autrefois pour les fissures du garage familial. Je me disais que si ça ne bougeait pas, ce n'était rien, racontera-t-elle plus tard. Sur le moment, ce raisonnement lui semble prudent, presque malin, et elle ne voit pas pourquoi il pourrait mal tourner.
« Je me disais que si ça ne bougeait pas, ce n'était rien, alors j'ai juste tracé un trait au crayon. »
Le trait de crayon se retrouve noyé dans le jaune
Dix jours plus tard, un dimanche, Sylvie remarque que son trait de crayon a disparu à l'intérieur de la tache. L'auréole a pris une teinte jaunâtre, presque couleur de thé, et dépasse maintenant au-dessus du meuble haut. La peinture forme une petite cloque près de la hotte, qui cède quand elle appuie dessus. Une goutte tombe sur le plan de travail, puis une autre, quelques minutes après. Cette fois, il n'y a plus de doute possible, quelque chose coule bien quelque part.
Elle monte frapper chez Karim, qui ouvre en tenue de nuit, les yeux encore lourds de sa garde. Il est sincèrement désolé et l'invite à entrer pour regarder. Sous son évier, rien de visible, mais le joint autour de la douche, dans la salle de bains attenante à la cuisine, est noirci et fendu par endroits. Karim reconnaît qu'il voyait parfois de l'eau stagner sur le carrelage, sans y prêter attention. Il propose aussitôt de ne plus utiliser la douche en attendant.
Le soulagement est réel des deux côtés, parce que la cause semble trouvée et que personne ne se fâche. Sylvie redescend en pensant que l'affaire est presque réglée. C'est le voisin qui a la fuite, donc c'est son assurance qui va payer, voilà ce qu'elle se répète. Karim lui promet de prévenir son assureur dès le lundi matin. Ils échangent leurs numéros de téléphone, se serrent la main sur le palier, et chacun retourne à son dimanche, rassuré par cette entente simple.
Les appels se succèdent et personne ne veut du dossier
Le lundi, Karim appelle son assurance pendant sa pause, dans le couloir de l'hôpital. Il rappelle Sylvie le soir, un peu embarrassé. Son conseiller lui a expliqué qu'il devait surtout faire réparer sa fuite, et que pour le plafond d'en dessous, c'était à la voisine de contacter sa propre compagnie. Sylvie ne comprend pas, elle croit à un malentendu ou à une manière de se défausser. Après tout, ce n'est pas elle qui a laissé un joint pourrir dans sa salle de bains.
Elle attend quelques jours, persuadée que l'assureur de Karim finira par la contacter. Rien ne vient. Pendant ce temps, la tache continue de s'élargir doucement, et l'odeur de plâtre humide s'installe dans la cuisine. Elle appelle le syndic, qui lui répond que ce n'est pas une partie commune et qu'il n'a pas à intervenir. Elle rappelle Karim, qui lui renvoie le message de son conseiller, mot pour mot. J'avais l'impression qu'on se renvoyait la balle et que j'étais la balle, résume-t-elle.
Martine, au téléphone, s'énerve à sa place et lui conseille d'écrire une lettre recommandée au voisin. Sylvie hésite, parce qu'elle n'a pas envie d'abîmer une relation cordiale pour une histoire de peinture. Soyons honnêtes, elle se sent aussi un peu bête de n'avoir rien fait pendant dix jours. Elle finit par ouvrir le tiroir où elle range ses papiers, cherche son contrat multirisque habitation, et compose le numéro de son propre assureur, sans grand espoir, presque pour se donner bonne conscience.
« J'avais l'impression qu'on se renvoyait la balle entre assurances, et que la balle, c'était moi. »
Au bout du fil, une conseillère lui parle d'une convention
La conseillère, une voix calme et précise, lui pose d'abord quelques questions sur la date, la cause et l'étendue des dégâts. Puis elle lui explique quelque chose que Sylvie n'avait jamais entendu. Entre assureurs, il existe une convention appelée IRSI, pour indemnisation et recours des sinistres immeuble. Elle organise la gestion des dégâts des eaux dans les immeubles. Selon ce texte, quand les dommages d'un logement restent sous 1 600 euros hors taxes, c'est l'assureur de l'occupant du local touché qui gère et indemnise.
Autrement dit, c'est bien à sa propre compagnie de s'occuper de son plafond, même si l'eau vient de chez Karim. L'assureur du voisin n'a pas à lui verser d'argent directement dans ce cas, et le conseiller de Karim ne s'était donc pas défaussé. Sylvie reste un moment silencieuse, le combiné contre l'oreille. Toute sa colère des derniers jours retombe d'un coup, remplacée par une sorte de gêne. Elle avait attendu un chèque qui ne pouvait pas venir de là.
La conseillère lui demande alors de remplir un constat amiable de dégât des eaux, idéalement avec Karim, et d'envoyer ses photos. Celle prise le premier matin, avec la tache de la taille d'une assiette, se révèle précieuse. Elle lui précise aussi que la fuite elle-même doit être réparée par le voisin, chez lui. Je pensais que c'était lui qui me devait quelque chose, et en fait c'était à moi d'appeler, dit Sylvie. Le soir même, elle remonte frapper chez Karim avec le formulaire.
Un plafond repeint, une franchise et une leçon pour la suite
Karim remplit sa partie du constat sur la table de Sylvie, entre deux bouchées de tarte aux pommes qu'elle a sortie pour l'occasion. La semaine suivante, un plombier refait les joints de sa douche. Chez Sylvie, un devis de peintre arrive autour de six cents euros pour gratter, traiter et repeindre le plafond. Le montant reste bien sous le seuil, et son assureur valide le dossier sans expertise sur place. Le virement tombe un mois plus tard, moins la franchise prévue à son contrat.
Ce qui lui coûte vraiment, au fond, ce sont ces semaines perdues à attendre au mauvais endroit. Si elle avait appelé sa compagnie dès le premier jour, la tache aurait été plus petite et le plâtre moins abîmé. Le peintre lui a d'ailleurs expliqué qu'un plafond qui reste humide longtemps peut garder des traces malgré la nouvelle couche. Aujourd'hui, la cuisine a retrouvé son blanc cassé, et Moustache dort de nouveau sur la chaise sans regarder en l'air.
Sylvie garde désormais dans son tiroir une copie de son contrat et un constat vierge, au cas où. Elle en a parlé à ses voisins de palier, dont plusieurs pensaient comme elle que le responsable devait tout prendre en charge. Elle conseille simplement de vérifier chez soi quelques points avant que l'eau ne s'en charge. Mon plafond m'a appris à lire mon contrat, dit-elle en riant. Au-dessus, Karim chante parfois sous sa douche, et elle trouve ce bruit plutôt rassurant maintenant.
« Je pensais que c'était lui qui me devait quelque chose, et en fait c'était à moi d'appeler. »
- Photographier la tache dès son apparition, avec la date, puis à chaque évolution.
- Prévenir le voisin du dessus pour qu'il cherche et répare la fuite chez lui.
- Déclarer le sinistre à son propre assureur habitation, généralement sous cinq jours ouvrés.
- Remplir un constat amiable de dégât des eaux avec le voisin concerné.
- Garder les devis et factures de réparation pour les transmettre à son assureur.
- Vérifier régulièrement les joints de douche, de baignoire et d'évier dans son logement.
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