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Un matin d'octobre, l'échelle en aluminium grince contre le mur de la longère, près de Lamotte-Beuvron. Il est à peine neuf heures, la brume traîne encore sur l'étang. Gérard, 67 ans, plonge la main dans la gouttière et en sort une boue noire de feuilles de chêne. L'eau de la nuit déborde sur ses chaussures. Il soupire, compte les seaux, et pense au voisin.
Une longère au bord de l'étang et un chêne de l'autre côté
Gérard et Monique ont acheté leur longère solognote il y a douze ans, au moment de la retraite. Lui était chef d'atelier dans une usine de pièces automobiles près d'Orléans, elle tenait la comptabilité d'une coopérative agricole. Ils voulaient du calme, des briques rouges, un étang où regarder les hérons. La maison, basse et longue, possède un toit de tuiles plates qui descend presque jusqu'au sol, et une gouttière en zinc qui court sur près de vingt mètres. Ils l'ont refaite à neuf la deuxième année, pour une somme qu'ils préfèrent ne plus évoquer.
De l'autre côté du grillage vit Bernard, un ancien forestier qui a hérité de la propriété de ses parents. Sur son terrain se dresse un chêne pédonculé que tout le hameau appelle simplement le vieux. Il a sans doute plus de cent cinquante ans, un tronc que deux adultes ne parviennent pas à entourer. Ses branches basses passent largement au-dessus de la clôture et viennent frôler le toit de la longère. Les premières années, Gérard trouvait cela charmant. L'été, l'ombre rafraîchissait la chambre, et les geais faisaient un vacarme joyeux dès l'aube.
Les relations entre voisins étaient cordiales sans être chaleureuses. On se saluait au portail, on échangeait quelques mots sur la chasse ou le niveau de l'étang. Bernard déposait parfois un panier de cèpes, Monique rendait la politesse avec un pot de confiture de coings. Personne ne parlait jamais de l'arbre. Il faisait partie du paysage, comme la brume du matin ou le cri des canards en novembre. C'est d'ailleurs ce que Gérard répétait à ses enfants quand ils venaient pour la Toussaint. Le chêne était là avant eux, il serait là après.
Chaque automne, l'échelle sort du garage et la colère monte
Le problème commence chaque année vers la mi-octobre. Les feuilles brunissent, puis tombent par paquets entiers à chaque coup de vent. Elles glissent sur les tuiles, s'entassent dans la gouttière, forment avec la pluie une pâte épaisse qui bloque les descentes. Gérard a pris l'habitude de monter sur l'échelle trois ou quatre fois par saison. Il remplit des seaux, les vide sur le compost, recommence. Monique tient l'échelle en bas et lui rappelle à chaque fois qu'il n'a plus vingt ans. Il fait semblant de ne pas entendre.
L'an dernier, son dos a dit non. Après une matinée sur l'échelle, il est resté couché deux jours avec une bouillotte. Leur fils a alors proposé de faire venir une entreprise. Le devis est arrivé une semaine plus tard : cent quatre-vingts euros par intervention, avec nacelle. Multiplié par trois passages, la note devenait sérieuse pour un couple de retraités. Gérard a payé une fois, puis il a regardé le chêne longtemps depuis la fenêtre de la cuisine. Ce n'était pas son arbre, après tout. Pourquoi serait-ce à lui de payer ?
Il en a parlé à Monique un soir, devant la soupe. Ce n'est pas mon arbre, ce n'est pas à moi de payer, a-t-il dit en posant sa cuillère. Elle a hésité, a rappelé les cèpes et les confitures, la bonne entente. Mais lui avait déjà décidé. Il enverrait la facture à Bernard, poliment, avec un petit mot. Après tout, l'idée semblait de bon sens. Quand le chien du voisin abîme un massif, on rembourse. Quand son arbre bouche votre gouttière, pourquoi en irait-il autrement ? Il a rangé le devis dans une chemise cartonnée.
« Ce n'est pas mon arbre, ce n'est pas à moi de payer, voilà ce que je me disais en rangeant le devis. »
Un mot glissé dans la boîte aux lettres reste sans réponse
Avant d'envoyer quoi que ce soit, Gérard a voulu prévenir. Il a écrit un mot à la main, sur une feuille quadrillée, expliquant que les feuilles du chêne bouchaient ses gouttières et qu'il souhaitait partager les frais de nettoyage. Il a joint la copie de la facture. Il a glissé l'ensemble dans la boîte aux lettres de Bernard un dimanche matin, après la messe, en pensant que le geste paraîtrait moins agressif ainsi. Puis il a attendu, en surveillant le portail d'à côté plus souvent qu'il ne l'aurait voulu.
Une semaine a passé, puis une deuxième. Aucune réponse, aucun coup de sonnette. Bernard continuait de saluer de loin, d'un geste un peu plus bref qu'avant. Un détail a pourtant frappé Monique. Le voisin, d'ordinaire bavard, ne s'arrêtait plus au portail. Il passait avec sa brouette, le regard tourné vers son potager. Gérard a d'abord mis cela sur le compte de la fatigue ou d'un souci de santé. Il ne voulait pas croire qu'un simple mot puisse froisser un homme qu'il connaissait depuis douze ans.
C'est la boulangère du bourg qui a vendu la mèche. En rendant la monnaie à Monique, elle a glissé que Bernard avait parlé d'un papier reçu, et qu'il le prenait mal. Selon lui, on ne fait pas payer quelqu'un pour la nature. Le vieux chêne était là bien avant la longère rénovée, et les feuilles tombaient bien avant l'arrivée des Parisiens, comme il disait. Monique est rentrée en serrant sa baguette. Il nous prend pour des Parisiens, a-t-elle dit à Gérard. On vient de Saran, quand même.
Entre la mairie, le notaire et Internet, rien ne colle
Gérard a alors voulu savoir s'il était dans son droit. Il a commencé par la mairie, où la secrétaire l'a écouté avec patience avant de lui expliquer que la commune n'intervenait pas dans les différends entre particuliers. Elle lui a conseillé un conciliateur de justice, qui tient une permanence un jeudi par mois au chef-lieu de canton. Il est reparti avec un horaire griffonné sur un post-it. Le soir même, il s'est installé devant l'ordinateur de Monique et a tapé sa question dans un moteur de recherche.
Les réponses partaient dans tous les sens. Sur un forum, un homme affirmait avoir obtenu des centaines d'euros pour des aiguilles de pin. Sur un autre, on jurait que le voisin n'était tenu à rien. Un site parlait de distances de plantation, deux mètres pour les arbres de plus de deux mètres de haut, mais aussi de prescription trentenaire. Gérard s'y perdait. Soyons honnêtes, à soixante-sept ans, il n'avait aucune envie de devenir juriste. Il voulait seulement des gouttières propres et un dos qui tienne debout.
Il a fini par appeler un ancien collègue, dont la fille est clerc de notaire à Romorantin. Elle a accepté de le recevoir dix minutes, entre deux signatures, un mardi en fin d'après-midi. Gérard est arrivé avec sa chemise cartonnée, le devis, des photos de la gouttière débordante. Il était sûr de son affaire. En sortant, il tenait toujours sa chemise, mais il avait l'air de quelqu'un à qui l'on vient d'expliquer qu'il a raison et tort à la fois. Il a mis du temps à démarrer la voiture.
« On ne fait pas payer quelqu'un pour la nature, le vieux était là bien avant leur gouttière en zinc. »
Les feuilles ne se facturent pas, les branches se coupent
La jeune femme lui avait expliqué deux choses distinctes, qu'il confondait depuis le début. La première concerne les branches. L'article 673 du Code civil permet à celui sur la propriété duquel avancent les branches d'un arbre voisin de contraindre ce voisin à les couper. Ce droit est imprescriptible, on peut l'exiger à tout moment, même si l'arbre est centenaire et que personne ne s'est plaint pendant des décennies. En revanche, il ne peut pas couper lui-même les branches. Seules les racines et ronces qui avancent peuvent être coupées par lui.
La seconde concerne les feuilles. Leur chute, lui a-t-elle dit, est en général considérée comme un inconvénient normal du voisinage, surtout à la campagne, au milieu des bois. Les juges n'accordent une indemnisation que dans des cas exceptionnels, quand le trouble dépasse nettement ce qu'on peut attendre en vivant à côté d'arbres. Une gouttière à vider à l'automne, en Sologne, a peu de chances d'entrer dans cette catégorie. Gérard a demandé si c'était perdu d'avance. Elle a répondu qu'en tout cas, ce n'était pas la bonne porte.
Dans la voiture, il a tout répété à Monique, qui l'attendait sur le parking. Donc il peut garder ses feuilles, mais pas ses branches au-dessus de chez nous, a-t-elle résumé. Gérard a hoché la tête. Le paradoxe l'amusait presque. Il voulait une facture, il obtenait un sécateur. Mais en y réfléchissant, les branches basses étaient justement celles qui déversaient le plus de feuilles directement dans la gouttière. Si elles disparaissaient, une bonne partie du problème partirait avec elles. Il restait à le dire à Bernard sans rallumer la guerre.
Une lettre sans montant, et un élagueur un matin de février
Gérard a déchiré la facture et rédigé une autre lettre, recommandée cette fois, mais courte et sans reproche. Il y demandait la coupe des branches qui dépassaient au-dessus de son toit, en citant l'article 673, et proposait d'en parler de vive voix. Trois semaines plus tard, Bernard a sonné. Il avait appelé un élagueur de ses connaissances. On le fera en février, quand la sève dort, il ne faut pas blesser le vieux, a-t-il dit. Les deux hommes ont bu un café sans évoquer la première lettre.
Au total, l'élagage a coûté environ six cents euros, payés par Bernard, propriétaire de l'arbre. Gérard a renoncé à ses cent quatre-vingts euros, et ne le regrette pas. L'automne suivant, il n'est monté qu'une fois sur l'échelle. Il a aussi fait poser des grilles pare-feuilles sur la gouttière, une dépense d'environ trois cents euros qu'il assume entièrement. Je croyais faire payer l'arbre, j'ai surtout appris à lire le Code civil, plaisante-t-il désormais. Monique a recommencé les confitures de coings, et le panier de cèpes est revenu.
On connaît tous ça, un arbre voisin qu'on aime en été et qu'on maudit en novembre. Avant d'écrire une lettre, mieux vaut regarder précisément ce qui gêne. Une branche qui surplombe votre terrain peut faire l'objet d'une demande de coupe, à tout moment, par le propriétaire de l'arbre. Des feuilles tombées, même nombreuses, relèvent le plus souvent des aléas ordinaires de la vie à côté d'un jardin. La différence paraît mince, elle change pourtant tout. Chez Gérard, le vieux chêne est toujours debout, un peu plus loin du toit, et les geais crient encore à l'aube.
« On le fera en février, quand la sève dort, il ne faut pas blesser le vieux. »
- Distinguez les branches qui surplombent votre terrain des feuilles qui tombent chez vous.
- L'article 673 du Code civil permet d'exiger à tout moment la coupe des branches qui dépassent.
- Ne coupez pas vous-même les branches du voisin : demandez-lui de le faire.
- Les feuilles tombées sont en général un inconvénient normal de voisinage, rarement indemnisé.
- Commencez par une discussion, puis un courrier recommandé, puis le conciliateur de justice gratuit.
- Des grilles pare-feuilles sur les gouttières limitent l'entretien à un passage par saison.
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