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Il est 18 h 10, la pluie tapote la baie vitrée et la soupe chauffe doucement sur la plaque. Claire, 54 ans, s'est assise une minute sur le canapé, le plaid sur les genoux. Le journal télévisé murmure. Quand elle rouvre les yeux, la soupe a attaché au fond de la casserole et son mari la regarde, un peu inquiet, depuis la porte de la cuisine.
Une maison tranquille où chaque soirée suivait le même chemin
Claire vit avec Patrick dans une petite maison de lotissement, à la sortie d'Angers, depuis presque vingt ans. Elle est secrétaire médicale dans un cabinet de kinésithérapie, lui travaille de nuit trois fois par semaine dans une plateforme logistique. Leurs deux enfants sont partis faire leurs études, et la maison a retrouvé un calme qu'ils apprécient sans trop le dire. Les soirées ont pris un rythme régulier, presque rassurant, construit au fil des années sans qu'aucun des deux ne l'ait vraiment décidé.
D'habitude, Claire rentre vers 18 heures, enlève ses chaussures dans l'entrée et prépare le dîner en écoutant la radio. Elle mange vers 20 heures, regarde une série, lit quelques pages au lit et s'endort sans difficulté autour de 23 heures. Le réveil sonne à 6 h 45, elle le repousse une fois, puis se lève. Elle a toujours été du genre à bien dormir, sans tisane ni somnifère, et elle en tirait même une petite fierté quand ses collègues se plaignaient de leurs nuits agitées.
Patrick, lui, plaisante souvent sur ce sommeil de plomb. Il dit qu'on pourrait déménager les meubles autour d'elle sans qu'elle bronche. Elle rit, hausse les épaules, et répond que c'est le privilège d'une conscience tranquille. Ce sommeil fait partie d'elle, comme sa façon de ranger les tasses ou de vérifier deux fois que la porte est fermée. Elle n'y pense jamais vraiment, parce qu'on ne pense pas à ce qui fonctionne. C'est justement là que les choses commencent à glisser, sans bruit.
Le dernier dimanche d'octobre, elle remet les pendules à l'heure
Le dernier dimanche d'octobre, Claire fait comme chaque année le tour de la maison pour changer l'heure. Le four, le micro-ondes, la vieille horloge du salon, la radio de la voiture garée devant le portail. Le téléphone s'est mis à jour tout seul pendant la nuit. Elle aime plutôt ce passage à l'heure d'hiver, cette heure gagnée qu'on dépense en grasse matinée, avec un café pris lentement dans la cuisine encore fraîche. Ce matin-là, elle se sent même reposée, presque en avance sur la journée.
Dans la foulée, elle prend une décision qui lui paraît raisonnable. Puisqu'il fait nuit tôt et qu'il pleut souvent, elle arrêtera ses marches du matin avant le travail, ces vingt minutes autour de l'étang qu'elle faisait depuis le printemps. Elle se dit qu'elle reprendra en mars, quand les jours rallongeront. Elle prendra la voiture directement, au chaud, avec le chauffage réglé sur vingt et un degrés. Soyons honnêtes, qui a envie de marcher dans le noir humide de novembre, avec une lampe frontale et des chaussures trempées ?
Le soir, pour profiter du confort, elle ferme les volets dès 17 h 30 et allume les petites lampes du salon. La maison prend une allure de cocon, avec cette lumière jaune et douce qu'elle aime tant. Patrick dit que ça ressemble à un chalet, elle sourit. Tout semble à sa place, rien ne cloche. Elle ne sait pas encore qu'en supprimant la lumière du matin et en avançant la nuit dans la maison, elle vient de retirer à son corps ses principaux repères de la journée.
« Je crois que je vieillis d'un coup, je deviens comme maman, couchée avec les poules. »
Un premier somme sur le canapé qu'elle met sur le compte de la fatigue
Le mardi suivant, il y a donc cet épisode de la soupe brûlée. Claire s'en veut, gratte le fond de la casserole et rit un peu nerveusement. Elle met ça sur le compte d'une journée chargée au cabinet, avec trois patients en retard et un logiciel qui plantait sans arrêt. Elle se dit qu'elle a juste besoin d'une bonne nuit. Elle se couche d'ailleurs tôt, vers 21 h 30, et s'endort immédiatement, comme si on avait débranché un fil quelque part.
Mais à 5 h 05, elle ouvre les yeux d'un coup. Pas de cauchemar, pas de bruit, rien. Elle est parfaitement réveillée, l'esprit clair, avec cette sensation étrange d'avoir déjà assez dormi. Elle reste allongée, compte les respirations de Patrick revenu de sa nuit, écoute la chaudière qui démarre. Elle attend le sommeil, qui ne revient pas. À 5 h 40, elle se lève, se fait un café dans la cuisine et regarde par la fenêtre la rue encore entièrement noire.
Elle se dit que c'est passager. On connaît tous ça, une nuit qui se termine trop tôt, un réveil sans raison. Pourtant, le lendemain, la scène se répète presque à l'identique. La somnolence tombe sur elle vers 18 heures, lourde, irrésistible, comme une couverture qu'on lui jetterait sur les épaules. Puis le réveil sonne dans sa tête avant l'aube. Au bout d'une semaine, elle remarque qu'elle n'arrive plus à suivre un épisode entier de sa série. Elle commence à compter les jours, discrètement.
Des nuits trop courtes et une peur qui s'installe doucement
Au bout de dix jours, Claire ne rit plus. Au cabinet, elle bâille dès le milieu de l'après-midi et relit deux fois les ordonnances avant de les classer. Une collègue lui fait remarquer qu'elle a la mine fatiguée. Le soir, elle n'ose plus s'asseoir sur le canapé avant le dîner, de peur de sombrer. Elle mange debout, presque, pour rester éveillée. Et chaque matin, ce réveil à 5 heures revient, implacable, avec la maison silencieuse et ce sentiment d'être seule au monde.
Une idée s'installe, qu'elle n'ose dire à personne. Sa mère s'endormait devant la télévision dès le début de soirée et se levait avant tout le monde, les dernières années. Claire se demande si ça y est, si son corps a basculé de l'autre côté. Un soir, elle finit par en parler à Patrick, à voix basse, en essuyant la vaisselle. Je crois que je vieillis d'un coup, lui dit-elle, je deviens comme maman, couchée avec les poules. Patrick ne répond pas tout de suite, il cherche ses mots.
Elle tente des choses. Une tisane de verveine le soir, sans effet. Un magnésium acheté en pharmacie, que la vendeuse lui conseille avec un sourire poli. Elle se force à rester debout jusqu'à 22 heures en rangeant des placards, mais se réveille quand même à 5 heures, encore plus épuisée. Elle prend rendez-vous chez son médecin, mais le premier créneau tombe trois semaines plus tard. Elle passe des soirées à lire des forums sur internet, qui parlent de ménopause, de thyroïde, de dépression. Chaque page l'inquiète un peu plus.
« À cinq heures, j'étais réveillée comme en plein midi, et la rue était encore toute noire. »
Ce n'était pas son âge, c'était l'heure qui avait changé
C'est finalement au cabinet que la réponse arrive, presque par hasard. Entre deux patients, Claire raconte ses nuits à Nadia, une kinésithérapeute qui s'intéresse beaucoup au sommeil de ses patients sportifs. Nadia l'écoute, puis lui demande depuis quand exactement. Claire réfléchit et répond que ça a commencé juste après le changement d'heure. Nadia hoche la tête. Tu as arrêté de marcher le matin à ce moment-là, non, et tu fermes tes volets plus tôt ? Claire reste un instant interdite, la tasse à la main.
Nadia lui explique ce qu'elle a compris de son côté, avec ses mots à elle. Le corps fabrique une hormone, la mélatonine, qui annonce la nuit et pousse vers le sommeil. Sa production dépend de la lumière, surtout de celle du matin. Quand on décale brutalement l'horloge d'une heure et que les journées raccourcissent, cette horloge interne peut se dérégler pendant une à deux semaines. Et si, en plus, on supprime la lumière du matin, on lui retire le repère qui l'aide à se recaler.
Moi, quand je ne vois pas le jour le matin, mon corps ne sait plus quand commence la journée, ajoute Nadia en riant. Claire comprend soudain le scénario. Ses soirées plongées dans la pénombre dès 17 h 30, ses matinées passées dans la voiture puis sous les néons du cabinet, sans jamais voir le ciel. Son corps croyait la nuit arrivée plus tôt, alors il réclamait le sommeil tôt, et la réveillait tôt aussi. Ce n'était ni la vieillesse, ni une maladie. C'était une horloge sans aiguille pour se régler.
La lumière du matin, et des journées qui reprennent leur place
Dès le lendemain, Claire ressort ses chaussures de marche. Elle ne fait plus le tour de l'étang dans le noir, mais attend que le jour se lève vraiment, vers 7 h 45, et marche quinze minutes le long de la rue avant de partir travailler. Elle prend son café devant la fenêtre de la cuisine, volets grands ouverts. Le soir, elle garde les rideaux ouverts un peu plus longtemps et baisse les lumières seulement après le dîner. Elle ne change rien d'autre, par curiosité, pour voir.
Les premiers jours, elle se réveille encore à 5 h 30, puis à 6 heures. Au bout d'une semaine environ, elle se surprend à dormir jusqu'à la sonnerie du réveil. La somnolence de 18 heures recule, puis disparaît. Elle termine enfin un épisode de sa série, et même deux. Je n'en reviens pas que ce soit aussi bête, dit-elle à Patrick, j'étais prête à me croire vieille pour une histoire de volets. Le rendez-vous chez le médecin, elle le garde quand même, par prudence.
Le médecin l'écoute, la trouve en forme et lui dit que, dans son cas, ce décalage passager arrive souvent à cette période de l'année. Il lui conseille simplement de revenir si les troubles persistent au-delà de quelques semaines. Claire a gardé de cet automne une petite routine et quelques réflexes. Elle surveille désormais la lumière comme elle surveillait autrefois ses heures de coucher. Pour ceux qui reconnaîtraient ses soirées sur le canapé, voici ce qui l'a aidée, simplement, dans sa situation à elle.
« Tu as arrêté de marcher le matin à ce moment-là, non, et tu fermes tes volets plus tôt ? »
- Sortir quinze à vingt minutes à la lumière du jour le matin, même par temps gris.
- Prendre son petit-déjeuner près d'une fenêtre, volets et rideaux ouverts.
- Éviter de fermer les volets et tamiser la maison dès la fin d'après-midi.
- Résister au petit somme sur le canapé en début de soirée.
- Garder des heures de lever régulières, y compris le week-end.
- Consulter un médecin si les troubles durent au-delà de deux ou trois semaines.
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