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Le crépitement de la pluie sur le toit avait changé de son vers six heures du soir. Monique, 71 ans, l'a reconnu tout de suite, ce glouglou étouffé, puis le ruissellement direct contre la façade. Elle a posé son tricot, enfilé son ciré jaune et ouvert la porte du garage. Au-dessus d'elle, la gouttière débordait comme une fontaine, gorgée de feuilles brunes.
Une maison de plain-pied à l'ombre d'un chêne centenaire
Monique habite depuis trente-deux ans une petite maison de plain-pied, dans un lotissement tranquille à la sortie de Poitiers. Elle l'a achetée avec Gérard, son mari, à l'époque où les terrains avaient encore de la place et où les haies dépassaient à peine le genou. Gérard est parti il y a six ans, et Monique a gardé les habitudes du couple, le potager, les rosiers, la tondeuse sortie le samedi matin. Elle connaît chaque recoin du jardin, chaque arbre, chaque bruit de la maison quand le vent tourne.
De l'autre côté du grillage se dresse le grand chêne du voisin, un arbre magnifique qui existait bien avant le lotissement. Il appartenait autrefois à madame Berthet, une vieille dame avec qui Monique partageait des confitures et des nouvelles du quartier. Chaque automne, les deux femmes ramassaient ensemble les feuilles tombées, en riant de la corvée. Quand madame Berthet est partie en maison de retraite, sa maison a été vendue à un couple plus jeune. Thierry, la quarantaine, travaille à Niort et rentre tard le soir.
Pendant les premières années, rien n'a vraiment changé, ou presque. Le chêne continuait de pousser, les feuilles continuaient de tomber, et Monique continuait de les ramasser seule, sans trop y penser. Elle faisait venir son neveu Julien une fois par an pour vider les gouttières, contre un repas et un pot de miel. Ce rituel lui convenait, il faisait partie de la saison au même titre que les chrysanthèmes. Elle se disait qu'un arbre pareil valait bien un peu de travail, et qu'on ne choisit pas ses voisins.
Le jour où Monique a décidé de monter elle-même
L'an dernier, Julien a été muté à Lyon, et la question des gouttières s'est posée autrement. Monique a d'abord appelé une entreprise de nettoyage, qui lui a annoncé un devis de cent quatre-vingts euros pour un passage. Elle a trouvé le prix exagéré pour une tâche qu'elle avait vu faire cent fois. Elle a donc ressorti l'échelle en aluminium de Gérard, celle qui dormait au fond du garage, et elle s'est dit qu'elle y arriverait doucement, une section après l'autre, par temps sec.
Elle a tenu parole, en octobre, puis en novembre, puis encore début décembre, parce que le chêne perdait ses feuilles par vagues. Chaque fois, elle montait trois barreaux, plongeait la main gantée dans la boue noire et remplissait un seau accroché au crochet. Elle redescendait, déplaçait l'échelle, recommençait. Sa fille, au téléphone, lui répétait que ce n'était plus de son âge. Monique répondait qu'elle faisait attention, et c'était vrai, même si ses genoux disaient le contraire le lendemain.
Un samedi, elle a croisé Thierry devant les boîtes aux lettres et a voulu lui en parler gentiment. Elle avait préparé sa phrase, sans reproche, juste une demande d'aide pour l'automne suivant. Thierry l'a écoutée en regardant son téléphone, puis il a haussé les épaules. Je ne vais pas empêcher un arbre de perdre ses feuilles, madame, c'est la nature, ce n'est pas mon problème. Il est rentré chez lui. Monique est restée plantée là, son courrier à la main, avec la sensation désagréable d'avoir mendié quelque chose.
« Je ne vais pas empêcher un arbre de perdre ses feuilles, madame, c'est la nature, ce n'est pas mon problème. »
Une tache d'humidité sur le mur de la chambre
Le grain de sable est apparu en janvier, sous une forme que Monique a d'abord prise pour une ombre. Une auréole grisâtre, au coin du plafond de la chambre d'amis, à l'endroit exact où la gouttière tourne vers la descente. Elle a passé le doigt dessus, c'était à peine humide. Elle s'est dit que c'était la condensation, le froid, la pièce qu'on ne chauffe jamais. Elle a fermé la porte et n'y a plus pensé pendant plusieurs semaines, occupée par autre chose.
En février, la tache avait doublé et le papier peint commençait à gondoler le long de l'angle. Monique a remarqué autre chose en sortant les poubelles : une branche épaisse du chêne passait désormais au-dessus de son toit, presque au contact des tuiles. Elle ne l'avait jamais vue ainsi, ou plutôt elle ne l'avait jamais regardée. Les feuilles ne tombaient pas seulement de loin, portées par le vent. Elles tombaient directement dans sa gouttière, et des petites branches mortes s'y coinçaient aussi.
Soyons honnêtes, on connaît tous ce moment où l'on voit quelque chose et où l'on choisit de ne pas le voir. Monique a pensé à l'argent, à la dispute, à la tête de Thierry devant les boîtes aux lettres. Elle a remis le problème à plus tard, en se promettant de vider la gouttière au printemps. Mais un soir de pluie, en lisant au lit, elle a entendu un goutte-à-goutte régulier venir de la pièce d'à côté. Une goutte tombait du plafond sur le parquet, tous les quatre ou cinq secondes.
Des appels, un courrier, et toujours la même réponse
Le lendemain, Monique a posé une bassine sous la fuite et a pris son téléphone avec méthode. Elle a d'abord appelé son assurance, qui lui a expliqué qu'il faudrait un rapport d'expert avant toute prise en charge. Puis la mairie, où une secrétaire aimable lui a conseillé de privilégier le dialogue avec son voisin. Elle a enfin appelé un couvreur, qui est passé le jeudi, a regardé le toit et a sifflé entre ses dents. Votre gouttière est pleine à ras bord, la descente est bouchée, l'eau passe sous les tuiles.
Encouragée par sa fille, Monique a écrit une lettre à Thierry, à la main, sur du papier à en-tête. Elle y décrivait la fuite, joignait la photo de la tache et lui demandait de prendre en charge le nettoyage des gouttières chaque automne. Elle a glissé l'enveloppe dans sa boîte un dimanche matin. La réponse est arrivée trois jours plus tard, sèche, tapée à l'ordinateur. Thierry écrivait que les feuilles mortes ne relevaient d'aucune obligation, qu'il s'était renseigné, et qu'il ne paierait rien.
Monique a passé la soirée à relire cette lettre, partagée entre la colère et le doute. Peut-être avait-il raison, après tout, peut-être qu'elle exigeait l'impossible d'un homme qui ne faisait que posséder un arbre. Elle a raconté la scène à son amie Odile, au club de scrabble du mardi. Odile l'a écoutée, puis a posé ses lettres. Tu te bats sur les feuilles, mais ce n'est peut-être pas le bon terrain, mon frère a eu le même souci. Elle lui a donné le numéro d'un conciliateur de justice.
« Tu te bats sur les feuilles, mais ce n'est peut-être pas le bon terrain, mon frère a eu le même souci. »
Ce n'étaient pas les feuilles, c'était la branche
Le conciliateur recevait le mercredi après-midi, dans une petite salle de la mairie annexe, entre deux armoires de dossiers. C'était un ancien greffier à la retraite, calme, qui prenait des notes au crayon. Il a écouté Monique sans l'interrompre, a regardé les photos, puis il a posé une question à laquelle elle ne s'attendait pas. Est-ce que l'arbre dépasse chez vous, madame, ou est-ce que les feuilles arrivent seulement avec le vent. Monique a sorti la photo de la grosse branche au-dessus de son toit.
Il lui a expliqué que, de son expérience, la chute des feuilles d'un arbre voisin était rarement considérée comme un trouble anormal de voisinage. Les feuilles tombent, c'est le lot de tout terrain arboré, et réclamer leur ramassage mène souvent à une impasse. En revanche, les branches qui avancent au-dessus de la limite de propriété, c'est une autre affaire. Le propriétaire de l'arbre peut être contraint de les couper, à ses frais. Le voisin, lui, n'a pas le droit de les couper lui-même, mais il peut l'exiger.
Monique est sortie de la mairie avec l'impression d'avoir changé de lunettes. Pendant des mois, elle s'était battue sur le terrain où Thierry avait raison, ou presque. Elle avait réclamé un service, alors qu'elle pouvait demander le respect d'une limite. Dans la voiture, elle a repensé à toutes ces feuilles, à l'échelle, aux seaux de boue. La plupart venaient de cette branche-là, celle qui surplombait sa gouttière. Ce n'était pas le chêne entier, le problème, mais quelques mètres de bois qui n'avaient rien à faire au-dessus de chez elle.
Une tronçonneuse un samedi matin, et une gouttière enfin sèche
Cette fois, Monique a écrit une lettre recommandée, courte, sans un mot sur les feuilles mortes. Elle demandait à Thierry de faire couper les branches qui dépassaient sur sa propriété, photos à l'appui, en citant la démarche engagée auprès du conciliateur. Il est venu frapper chez elle quatre jours plus tard, un peu gêné, les mains dans les poches. Je ne savais pas pour les branches, je pensais qu'on parlait juste des feuilles, a-t-il dit. Ils ont pris un café dans la cuisine, presque comme avant avec madame Berthet.
Un élagueur est passé un samedi matin de mars, avec une nacelle et une tronçonneuse dont le bruit a fait sortir tout le lotissement. Il a retiré trois grosses branches côté Monique, et la facture, environ six cents euros, a été payée par Thierry. La réparation du plafond et des tuiles, elle, est restée à la charge de Monique, faute d'avoir agi plus tôt. Elle a dépensé un peu plus de neuf cents euros. Si j'avais su en octobre, j'aurais économisé mes genoux et mon plafond, dit-elle aujourd'hui.
Le chêne perd toujours ses feuilles, et il en tombe encore dans le jardin de Monique quand souffle le vent d'ouest. Mais la gouttière ne déborde plus, et elle a installé une grille qui retient l'essentiel. Elle a rangé l'échelle de Gérard pour de bon. Ce qu'elle retient tient en peu de choses : regarder d'abord où commence et où finit chaque terrain, avant de compter les feuilles. Et choisir le bon argument plutôt que la plus grande colère. Le voisinage, finalement, s'en porte mieux qu'avant.
« Je ne savais pas pour les branches, je pensais qu'on parlait juste des feuilles. »
- Repérez depuis votre jardin les branches voisines qui avancent au-dessus de votre limite de propriété.
- Ne coupez jamais vous-même les branches du voisin : demandez-lui de le faire, par écrit.
- Photographiez les branches, les gouttières bouchées et les dégâts, avec la date.
- Sollicitez gratuitement un conciliateur de justice en mairie avant toute procédure.
- Installez des grilles pare-feuilles sur vos gouttières pour limiter l'entretien.
- Faites vérifier vos descentes d'eau chaque automne, avant les grosses pluies.
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