À 64 ans, elle quitte son imprimerie de Rouen le 31 décembre : fin janvier, son compte bancaire n’a reçu ni salaire ni pension

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Le 31 janvier, vers sept heures, la bouilloire sifflait dans la cuisine de Martine, sur les hauteurs de Rouen. Elle a posé sa tasse, ouvert l'application de sa banque sur son téléphone, et fait défiler les lignes avec le pouce. Le loyer du garage, l'assurance, l'électricité. Aucun virement entrant. Pour la première fois en quarante-deux ans, rien n'était tombé.

Quarante-deux ans d'encre, de papier et de réveils à cinq heures

Martine a 64 ans et elle a passé toute sa vie professionnelle dans la même imprimerie, rive gauche, près des quais. Elle y est entrée à vingt-deux ans pour plier des prospectus, puis elle a appris le massicot, le réglage des presses, les commandes urgentes du vendredi soir. Ses mains sentaient l'encre jusqu'au dimanche. Elle connaissait chaque bruit des machines, et savait dire à l'oreille quand un rouleau commençait à fatiguer.

Le 20 décembre, l'équipe lui a organisé un pot dans l'atelier, entre deux palettes de calendriers. Il y avait du cidre, une galette achetée en avance et un album photo bricolé par les collègues. Le patron a fait un petit discours maladroit, tout le monde a ri. Martine a pleuré un peu dans la voiture, sa vieille Clio grise, avant de démarrer. Elle a gardé l'album sur le siège passager.

Son mari, Gérard, ancien chauffeur de bus, était déjà retraité depuis trois ans. Ils vivent dans une petite maison avec un jardin où il cultive des tomates et des haricots. Leur vie est réglée, sans folies, avec un budget tenu sur un cahier à spirale. Martine avait fait ses calculs depuis longtemps, et elle se sentait tranquille. Elle pensait connaître la suite de l'histoire, simplement un salaire remplacé par une pension.

Un dossier déposé à temps et une date choisie avec soin

Martine avait fait les choses dans l'ordre, et elle en était plutôt fière. Six mois avant son départ, elle avait déposé sa demande de retraite en ligne, avec l'aide de sa fille Sandrine, qui manie mieux qu'elle les espaces personnels. Elle avait vérifié son relevé de carrière, retrouvé deux bulletins de paie manquants des années quatre-vingt, et reçu sa notification. Le montant était écrit noir sur blanc, avec la date d'effet au 1er janvier.

Le choix du 1er janvier n'était pas un hasard. Gérard lui avait conseillé de partir en début d'année, pour faire coïncider les choses avec les comptes du foyer et les déclarations. Elle avait aussi pensé aux fêtes, à la joie de commencer l'année libre, sans réveil à cinq heures. Elle avait posé ses derniers congés pour finir en douceur. Dans sa tête, tout s'enchaînait sans couture : décembre payé, janvier payé autrement.

Son dernier salaire, avec le solde de ses congés et une petite prime de départ, était arrivé fin décembre. Le couple en avait profité pour changer la chaudière, qui faisait des siennes depuis l'automne. Ils ont aussi offert un vélo électrique à leur petit-fils pour Noël. Rien d'extravagant, mais le compte avait sérieusement baissé. Martine se disait que la pension de janvier viendrait combler le trou, comme le salaire l'avait toujours fait à la fin du mois.

« J'ai regardé le compte trois fois sur le parking du marché, comme si la ligne allait apparaître parce que je la fixais. »

Le premier lundi de février, toujours aucune ligne sur le compte

Ce matin du 31 janvier, Martine n'a pas paniqué tout de suite. Elle s'est dit qu'un virement pouvait arriver dans l'après-midi, ou le lendemain. Les banques ont leurs délais, on connaît tous ça. Elle a rangé le téléphone, nettoyé la cuisine et elle est partie au marché avec Gérard. Mais elle a regardé l'application deux fois sur le parking, puis une troisième fois en rentrant, le cabas encore à la main.

Le lundi suivant, toujours rien. Le prélèvement du crédit de la chaudière, en revanche, est passé à l'heure. Le solde a glissé tout près de zéro. Gérard a haussé les épaules en disant que les administrations étaient lentes en début d'année. Martine a voulu le croire. Pourtant, une petite gêne s'installait dans son ventre, cette sensation qu'elle avait parfois à l'atelier, quand une presse tournait sans raison apparente un peu trop vite.

Elle a ressorti la notification de retraite, rangée dans une pochette plastique. Elle l'a lue lentement, en cherchant une date de versement. Le montant était bien là, la date d'effet aussi, mais elle ne comprenait pas la phrase sur le paiement. Gérard, lui, ne se souvenait plus de rien concernant ses débuts de retraite. C'était il y a trois ans, et à l'époque il avait touché une indemnité qui avait masqué le creux sans qu'il s'en aperçoive.

Des appels sans réponse et une nuit à refaire les comptes

Martine a d'abord appelé sa banque. La conseillère, polie, a vérifié : aucun virement en attente, aucun rejet, rien de bloqué. Elle a suggéré de contacter la caisse de retraite. Martine a composé le numéro, a écouté la musique d'attente pendant vingt minutes, puis la ligne a coupé. Elle a réessayé l'après-midi. Elle a fini par envoyer un message depuis son espace personnel, en choisissant ses mots avec soin pour ne pas paraître affolée.

Le soir, elle a sorti le cahier à spirale sur la table de la salle à manger. Elle a aligné les dépenses de février, l'assurance auto, la taxe, les courses, le plein. Gérard a mis ses lunettes et ils ont tout additionné deux fois. Avec sa pension à lui, ils tenaient, mais juste. Il fallait toucher au livret, ce qu'ils n'avaient jamais fait sans raison. Elle a mal dormi, en pensant à un dossier égaré.

Le lendemain, elle a appelé sa fille. Sandrine a cherché sur internet pendant qu'elles parlaient. Elle a dit à sa mère qu'elle avait peut-être trouvé quelque chose, mais qu'il valait mieux l'entendre de la caisse. Martine a même envisagé de prendre la voiture pour se rendre à l'agence, à l'autre bout de l'agglomération, avec tous ses papiers. Ce que je ne comprenais pas, raconte-t-elle, c'est comment on peut payer quelqu'un pendant quarante-deux ans, puis l'oublier.

« Quarante-deux ans qu'on me paie à la fin du mois, alors je n'imaginais même pas qu'on puisse faire autrement. »

Ce n'était pas une erreur, simplement un calendrier qu'elle ignorait

La réponse est arrivée par message, trois jours plus tard, et elle était d'une simplicité désarmante. Rien n'était perdu. Sa pension du régime général est versée à terme échu, c'est-à-dire une fois le mois écoulé. La pension de janvier serait donc payée en février, aux alentours du 9. Pas fin janvier, comme un salaire. Martine a relu le message plusieurs fois, assise sur le bord du lit, sans savoir si elle était soulagée ou vexée.

Elle a compris d'un coup ce qui s'était passé. Son dernier salaire avait payé décembre. La pension de janvier attendait février. Entre les deux, un mois entier sans rentrée, qu'elle n'avait jamais imaginé. On m'avait donné le montant, la date de départ, tout, dit-elle. Personne ne m'avait parlé du mois creux. Gérard a ri doucement, puis il s'est souvenu que lui aussi avait attendu, sans y prêter attention à l'époque.

Il y avait une seconde surprise. Sa retraite complémentaire, versée par l'Agirc-Arrco, ne suivait pas exactement le même rythme. Elle obéit à son propre calendrier, avec ses propres dates, et Martine a découvert qu'il fallait aussi s'en assurer de son côté. Elle a ouvert un deuxième espace personnel, noté les dates indiquées dans un coin du cahier. Le 9 février au matin, le premier virement est apparu. Elle l'a regardé longtemps, la tasse refroidissant entre ses mains.

Le cahier à spirale, désormais, commence par une colonne vide

Le mois creux a coûté à Martine quelques centaines d'euros prélevés sur le livret, et une semaine de nuits agitées. Rien de dramatique, mais elle s'en veut un peu de ne pas avoir posé la question. Soyons honnêtes, dit-elle, on prépare sa retraite comme un voyage, on pense à l'arrivée, jamais au trajet. Le changement de chaudière, s'il avait attendu le printemps, aurait laissé le compte respirer sans aucune difficulté pendant ces semaines.

Depuis, elle en parle à toutes ses anciennes collègues qui approchent du départ. Deux d'entre elles partent cette année, et l'une a déjà décidé de garder un mois de salaire de côté. Martine leur montre sa notification, la ligne qu'elle n'avait pas comprise, et le message de la caisse. Elle répète que ce n'est pas une panne, qu'il suffit de le savoir. Les jeunes de l'atelier, eux, rigolent en lui disant qu'ils ont encore le temps.

Ce qu'elle retient tient en quelques gestes simples, notés en tête de son cahier. Prévoir un mois sans revenu, en épargnant à l'avance. Repousser les grosses dépenses de début de retraite. Vérifier les dates de versement de chaque caisse, de base comme complémentaire. Et prévenir le conjoint, pour que les prélèvements restent couverts. Le printemps est arrivé, Gérard a semé ses haricots. Martine, elle, consulte encore son compte chaque 9 du mois, par habitude, et sourit.

« Ce n'était pas une erreur, c'était juste un calendrier que personne ne m'avait expliqué avant que je parte. »

  • Prévoir l'équivalent d'un mois de dépenses : la pension de base de janvier arrive en février.
  • Retenir que le régime général paie à terme échu, vers le 9 du mois suivant.
  • Vérifier séparément le calendrier de versement de l'Agirc-Arrco, qui a ses propres dates.
  • Reporter les grosses dépenses prévues juste après le départ à la retraite.
  • Contrôler les prélèvements automatiques du premier mois et en informer le conjoint.
  • Ouvrir à l'avance ses espaces personnels sur les sites des caisses de retraite.

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Emilie Morlaes, les bohémiennes coiffure
Emilie Morlaes

Ancienne gérante du salon Les Bohémiennes Coiffure, Émilie partage son expérience de la coiffure, des soins capillaires et de la beauté. Elle décrypte les tendances et propose des conseils pratiques issus de son expérience du terrain.

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