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Il est vingt-deux heures trente, la salle de bains sent encore le gel douche à la fleur d'oranger. Claire penche la tête au-dessus du lavabo, un coton imbibé dans la main droite. Elle frotte doucement sa paupière gauche, et la brûlure arrive aussitôt, sèche et piquante. Le robinet goutte. Dans le miroir, ses yeux sont rouges, comme chaque soir depuis le début d'octobre.
Une salle de bains rangée et des gestes appris par cœur
Claire a trente-quatre ans et travaille comme assistante dans un cabinet d'architectes, au centre de Tours. Elle vit avec Julien dans un appartement au troisième étage, avec une salle de bains étroite mais très bien rangée. Sur l'étagère au-dessus du lavabo, chaque produit a sa place, alignée depuis des années dans le même ordre. La crème de jour à gauche, le fond de teint au milieu, le mascara noir tout au bout, debout dans un verre.
Le matin, sa routine dure sept minutes, pas une de plus, chronométrée par la radio qui annonce les bouchons. Un peu de crème, une touche de poudre, deux couches de mascara sur les cils du haut. Elle ne se maquille pas beaucoup, mais elle tient à ce dernier geste, qui lui ouvre le regard. Le soir, elle démaquille tout avec une eau micellaire achetée en grand flacon au supermarché, sans jamais y penser vraiment.
Elle n'a jamais eu la peau fragile, ni les yeux sensibles, et elle porte des lunettes seulement pour conduire la nuit. Sa mère lui a appris à ne rien gaspiller, ni la nourriture, ni le savon, ni le dentifrice qu'on roule jusqu'au bout. On connaît tous ça, ces petits principes hérités qu'on applique sans les discuter. Dans cette salle de bains, rien ne bouge, et c'est précisément ce qui la rassure depuis longtemps.
Un tube acheté en juin, gardé par simple bon sens
Le mascara, elle l'a acheté début juin, juste avant un mariage en Bretagne, chez une amie d'enfance. Un modèle un peu plus cher que d'habitude, vingt-quatre euros, résistant à l'eau, choisi pour tenir pendant les discours et les larmes. Il a tenu, d'ailleurs, et elle en a été très contente. Elle l'a gardé ensuite pour tous les jours, parce qu'il allongeait mieux ses cils que l'ancien.
Pendant l'été, elle s'est peu maquillée, entre les vacances au camping et les week-ends à la piscine avec ses neveux. Le tube est resté dans sa trousse de toilette, au fond du sac, parfois dans la voiture au soleil. À la rentrée, elle l'a repris chaque matin, en remarquant avec satisfaction qu'il en restait encore beaucoup. En le secouant, elle entendait la brosse glisser dans une matière épaisse.
Fin septembre, Julien lui a proposé de passer à la parfumerie pour en racheter un. Elle a ri et secoué le tube devant lui, comme une preuve. Il est encore à moitié plein, je ne vais pas jeter vingt-quatre euros à la poubelle. Pour elle, la logique était simple : un produit se finit, puis on en rachète un autre. Personne ne l'avait jamais contredite là-dessus, et honnêtement, la question ne lui semblait même pas se poser.
« Il est encore à moitié plein, je ne vais quand même pas jeter vingt-quatre euros à la poubelle. »
Des picotements qu'elle met sur le compte de l'automne
Les premiers picotements sont arrivés vers le dix octobre, un soir de pluie, au moment du démaquillage. Une sensation légère, presque un chatouillement au coin de l'œil gauche, qui disparaissait au bout de quelques minutes. Claire a pensé à la fatigue, aux heures passées devant l'écran à retoucher des plans. Elle s'est couchée sans y penser davantage, en se frottant un peu les paupières sous la couette.
Le lendemain, même chose, puis le surlendemain, avec une brûlure un peu plus nette, cette fois des deux côtés. Elle a remarqué aussi que le mascara s'étalait moins bien le matin, qu'il formait de petits paquets au bout des cils. Il avait une odeur aussi, vaguement aigre, qu'elle a attribuée au tube resté dans la voiture. Elle a essuyé la brosse sur un mouchoir et continué comme avant.
C'est le chauffage, a-t-elle expliqué à sa collègue Nadia, qui lui faisait remarquer ses yeux rougis à la machine à café. Les radiateurs venaient d'être rallumés au bureau, l'air était sec, et tout le monde se plaignait un peu. L'explication tenait debout, elle collait à la saison. Claire a même acheté un petit humidificateur pour la chambre, persuadée d'avoir trouvé la cause.
Elle change de coton, puis de démaquillant, sans succès
Une semaine plus tard, l'humidificateur ronronnait toutes les nuits, et ses yeux piquaient toujours au démaquillage. Claire a alors soupçonné les nouveaux cotons, une marque de distributeur prise par erreur, un peu rêche. Elle est retournée chercher ses anciens, ceux en coton bio, plus doux. Le soir même, la brûlure était là, identique, et une larme a coulé jusque dans son cou.
Elle s'est attaquée ensuite à l'eau micellaire, qu'elle utilisait pourtant depuis trois ans sans problème. Elle a acheté en pharmacie un démaquillant spécial yeux sensibles, à quinze euros le petit flacon. Pendant deux jours, elle a cru que ça allait mieux, puis les picotements sont revenus, plus forts. Le matin, ses paupières étaient légèrement gonflées, et elle a dû mettre ses lunettes pour masquer le tout au travail.
Elle a appelé sa sœur Émilie, qui travaille dans une crèche et collectionne les conseils de toutes sortes. Tu as peut-être une allergie, il paraît que ça arrive d'un coup, même à trente ans, lui a dit Émilie au téléphone. Claire a pensé au lessivage des taies d'oreiller, au nouveau shampoing de Julien, au chat de la voisine. Elle a tout passé en revue, sauf le petit tube noir posé au bout de l'étagère.
« J'avais vu ce petit pot sur toutes mes crèmes, je n'avais jamais compris que c'était une date. »
Le minuscule pot dessiné au dos de l'emballage
La réponse est venue d'une pharmacienne, un samedi matin, alors que Claire achetait des gouttes apaisantes. La femme l'a regardée un instant, puis lui a demandé depuis quand elle utilisait son mascara. Claire a compté sur ses doigts, juin, juillet, août, septembre, octobre, et elle s'est arrêtée, un peu gênée. Ça fait cinq mois, mais il en reste beaucoup, a-t-elle répondu, presque pour se défendre.
De retour chez elle, elle a ressorti la boîte en carton, gardée par hasard dans un tiroir avec les notices. Sous le code-barres, à côté du nom du produit, il y avait un minuscule pot au couvercle ouvert. À l'intérieur du dessin, une inscription : 6M. Elle l'avait vu cent fois sur ses crèmes sans jamais se demander ce que ça voulait dire. La pharmacienne venait justement de lui expliquer.
Ce petit pot ouvert indique la durée d'utilisation après ouverture, six mois, douze mois, selon les produits. Pour un mascara, c'est en général trois à six mois, quelle que soit la quantité qui reste dans le tube. La brosse touche les cils, puis retourne dans le tube, des centaines de fois, et elle a passé l'été au chaud. Ce n'était ni le chauffage, ni le coton, ni une allergie soudaine. C'était le temps.
Ce qu'elle regarde désormais avant de se maquiller
Claire a jeté le mascara le soir même, sans regret cette fois, avec une drôle de sensation de soulagement. Elle a continué les gouttes quelques jours, et les picotements ont disparu en moins d'une semaine. Au total, l'économie de vingt-quatre euros lui a coûté un flacon de démaquillant inutile, des cotons, un humidificateur et des gouttes. Soyons honnêtes, elle en rit aujourd'hui, mais elle a passé trois semaines à chercher au mauvais endroit.
Le dimanche suivant, elle a vidé son étagère sur le rebord de la baignoire et inspecté chaque emballage. Le fond de teint ouvert depuis l'hiver dernier portait un 12M, la crème de jour un 6M, l'eye-liner aussi. Elle a pris un feutre noir et noté la date d'ouverture sous chaque produit, directement sur le flacon. Julien l'a regardée faire en souriant, puis il est allé vérifier sa propre crème à raser.
Désormais, quand elle ouvre un nouveau mascara, elle écrit le mois sur le tube avant même de l'utiliser. Elle ne le laisse plus dans la voiture et ne le prête plus à personne, même à sa sœur. Si l'odeur change ou si la texture devient grumeleuse, elle le jette, même avant la date. Et chaque soir, au démaquillage, le coton glisse sur ses paupières sans laisser la moindre brûlure derrière lui.
« J'ai changé de coton, de démaquillant, de lessive, mais jamais je n'ai pensé au mascara. »
- Cherchez le petit pot ouvert sur l'emballage : 6M ou 12M signifie six ou douze mois après ouverture.
- Pour un mascara, comptez en général trois à six mois, même s'il reste beaucoup de produit.
- Notez au feutre la date d'ouverture directement sur le tube ou le flacon.
- Jetez un mascara qui sent mauvais ou devient grumeleux, même avant la date indiquée.
- Évitez de laisser vos produits dans une voiture au soleil ou de les prêter.
- Si une gêne oculaire persiste, demandez conseil à un pharmacien ou un médecin.
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