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Dimanche, vingt et une heures passées, à Brest. Dans la petite salle de bains du deuxième étage, la buée glisse encore sur le miroir et la pluie frappe le vasistas. Camille, 34 ans, essuie la glace du revers de la main, attrape les ciseaux à ongles rangés dans le gobelet et tire sur sa frange mouillée, qui lui tombe sur les cils.
Un dimanche soir ordinaire dans un appartement de Recouvrance
Camille habite depuis six ans un deux-pièces du quartier de Recouvrance, avec vue sur la Penfeld quand le crachin veut bien se lever. Elle est infirmière de nuit à l'hôpital de la Cavale Blanche, et ses dimanches soirs suivent toujours le même rituel tranquille. Une douche longue, une tisane au thym, une série en fond sonore et la préparation de son sac pour le lundi. Ce soir-là, rien ne sort de l'ordinaire, sauf cette mèche qui lui chatouille les yeux depuis plusieurs jours déjà.
Sa frange, elle l'a depuis l'adolescence. Droite, épaisse, coupée juste au ras des sourcils, elle fait partie de son visage autant que ses taches de rousseur. Sa coiffeuse, rue de Siam, la lui rafraîchit toutes les six semaines environ, pour une quinzaine d'euros. Mais avec les plannings de garde, Camille a laissé filer le rendez-vous. Résultat, la frange a poussé, elle pique les paupières et oblige Camille à souffler dessus à longueur de journée, ce qui agace ses collègues autant qu'elle.
Soyons honnêtes, beaucoup de femmes avec une frange connaissent ce moment précis où l'on se dit qu'on pourrait très bien s'en occuper soi-même. Camille l'a déjà fait deux ou trois fois, sans catastrophe notable. Elle a vu des vidéos, elle a la main sûre, elle pose des perfusions toute la nuit sans trembler. Couper quelques millimètres de cheveux ne lui paraît pas plus compliqué que ça. Elle repousse le rideau de douche, s'assoit sur le rebord de la baignoire et se relève aussitôt pour mieux voir.
Elle choisit de couper tout de suite, cheveux encore mouillés
Camille a une logique simple, et elle lui semble imparable. Les cheveux mouillés sont plaqués, disciplinés, faciles à peigner bien droits. Secs, les siens gonflent, font un petit épi à gauche et partent dans tous les sens. Elle se dit qu'en coupant maintenant, la ligne sera plus nette et plus régulière. Elle a même entendu, un jour, qu'au salon les coiffeurs mouillent souvent les cheveux avant de couper, alors pourquoi faire autrement chez soi, à la maison, un dimanche soir.
Elle peigne la frange vers le bas avec le petit peigne fin de sa trousse, la pince entre l'index et le majeur et la fait glisser jusqu'au niveau de ses sourcils. La mèche mouillée descend facilement, presque jusqu'à la moitié des paupières. Camille vise la ligne des sourcils, exactement là où elle aime sa frange d'habitude. Elle se dit qu'en coupant pile à cet endroit, elle retrouvera sa coupe habituelle, celle que sa coiffeuse lui fait depuis des années sans jamais se tromper.
Elle coupe par petits coups de ciseaux verticaux, comme elle l'a vu faire, pour éviter l'effet trop carré. Les petits bouts de cheveux bruns tombent dans le lavabo blanc et collent à l'émail. Elle recule, plisse les yeux, égalise un côté, puis l'autre. Dans le miroir embué, le résultat lui semble parfait, une ligne propre posée au ras des sourcils. Je suis bien meilleure que je ne le pensais, dit-elle à voix haute, en riant toute seule au-dessus du lavabo.
« Je me suis dit que mouillés, ils seraient plus disciplinés, et que la ligne serait plus nette. »
Le sèche-cheveux souffle, et quelque chose ne colle plus
Il est presque vingt-deux heures quand elle branche le sèche-cheveux. Elle n'aime pas dormir la tête mouillée, surtout en novembre, dans cet appartement où le chauffage peine à suivre. Elle sèche d'abord les longueurs, puis la frange en dernier, avec une brosse ronde, comme tous les matins. Au fil des minutes, elle remarque que la mèche ne tombe plus tout à fait au même endroit. Elle se dit que c'est l'angle de la lumière, ou le miroir encore humide qui déforme son reflet.
Elle insiste avec la brosse, tire un peu plus vers le bas, essaie de plaquer la frange avec la paume. Rien à faire, les cheveux remontent comme un store qu'on aurait lâché. Ses sourcils, qu'elle ne voyait plus depuis des semaines, apparaissent maintenant en entier, et même un bon centimètre de front au-dessus. Camille éteint le sèche-cheveux. Dans le silence revenu, on n'entend plus que la pluie sur le vasistas et le ronron du frigo dans la cuisine.
Elle se dit d'abord que c'est la fatigue. Après une semaine de nuits, on voit mal, on interprète tout de travers. Elle se brosse les dents, éteint la lumière et se couche en espérant que la frange retombera d'elle-même pendant la nuit. C'est absurde, elle le sait, mais elle n'a pas envie d'y penser davantage. Elle met son réveil, tire la couette jusqu'au menton et s'endort assez vite, en se promettant de regarder ça à tête reposée le lendemain.
Lundi matin, les messages à Soizic et le rendez-vous introuvable
Le lundi, le miroir ne laisse plus de place au doute. La frange s'arrête nettement au-dessus des sourcils, à peu près deux centimètres plus haut que ce qu'elle visait la veille. Avec l'épi à gauche, la ligne semble même un peu de travers. Camille essaie d'abord de mouiller la mèche et de la sécher vers le bas, puis d'appliquer une noisette de crème coiffante. Elle tente une barrette, puis un bandeau. Chaque solution la fait ressembler, selon ses propres mots, à une écolière de 1985.
Elle envoie une photo à sa sœur Soizic, qui vit à Quimper. La réponse arrive en trente secondes, avec un émoji qui pleure de rire. Mais qu'est-ce que tu as fait, tu l'as coupée à la tondeuse, écrit Soizic. Camille lui explique tout, les ciseaux, le lavabo, la ligne des sourcils. Soizic lui conseille d'appeler le salon de la rue de Siam avant de toucher à quoi que ce soit d'autre, et surtout de ranger ces ciseaux dans un tiroir fermé.
Camille appelle à neuf heures pile. La coiffeuse, Nolwenn, est complète jusqu'au jeudi, mais promet de lui trouver un créneau de quinze minutes en fin de journée, entre deux clientes. En attendant, Camille va travailler avec une pince plate qui retient la frange sur le côté. Dans le vestiaire de l'hôpital, une collègue lui demande si elle a changé de coiffure. Camille répond que oui, en quelque sorte, et préfère ne pas en dire plus avant d'avoir compris ce qui s'est réellement passé.
« Dans le miroir embué, c'était parfait, pile au ras des sourcils, j'étais fière de moi. »
Au salon de la rue de Siam, Nolwenn sourit avant de toucher
Jeudi, dix-huit heures quarante. Le salon sent la laque et le café réchauffé. Nolwenn retire la pince, regarde la frange, et sourit sans méchanceté. Elle demande juste à Camille si elle a coupé sur cheveux mouillés. Camille hoche la tête, un peu vexée qu'on ait deviné si vite. Nolwenn lui explique que c'est l'erreur la plus fréquente qu'elle voit passer, presque une fois par semaine, et que ce n'est ni la faute des ciseaux, ni celle d'une main qui aurait tremblé.
Le cheveu mouillé, raconte Nolwenn, s'allonge sous le poids de l'eau. En séchant, il se rétracte et reprend sa longueur réelle, parfois de un à plusieurs centimètres selon la nature du cheveu. Ceux de Camille ont en plus un léger mouvement et cet épi, qui les font remonter davantage une fois secs. Au salon, on coupe souvent les longueurs mouillées, mais pour une frange, Nolwenn travaille presque toujours sur cheveux secs, coiffés comme la cliente les porte chaque jour.
Elle montre le geste à Camille dans le miroir. Elle sèche, brosse la frange dans son sens naturel, laisse l'épi faire sa vie, puis coupe en gardant quelques millimètres de plus que la longueur voulue. On peut toujours enlever, on ne peut jamais rallonger, dit-elle en reposant les ciseaux. Ce jour-là, il n'y a plus grand-chose à couper. Nolwenn se contente d'égaliser le côté de l'épi et d'effiler légèrement les pointes pour adoucir la ligne trop droite.
Six semaines pour repousser, et une nouvelle règle chez elle
Il a fallu à Camille environ six semaines pour retrouver une frange à la bonne hauteur. Un cheveu pousse d'à peu près un centimètre par mois, lui a rappelé Nolwenn, et deux centimètres, c'est long quand on se voit tous les matins dans la glace. Entre-temps, Camille a appris à porter un bandeau large et à assumer le reste. Au service, plus personne n'y fait attention depuis longtemps, et l'histoire est même devenue une plaisanterie récurrente pendant les pauses de nuit.
Elle n'a pas renoncé à entretenir elle-même sa frange entre deux rendez-vous, mais elle a changé de méthode. Les petits ciseaux à ongles ont rejoint la trousse de toilette, remplacés par une vraie paire de ciseaux de coiffure achetée une vingtaine d'euros. Elle ne coupe plus jamais le dimanche soir après la douche, mais le samedi matin, cheveux secs, sous la lumière du jour qui entre par la fenêtre du salon. Et elle coupe deux fois moins qu'elle n'en a envie.
On connaît tous ça, ce petit geste qui paraît anodin et qui se retourne contre nous le lendemain matin. Camille en rit aujourd'hui, et elle raconte l'histoire volontiers à ses amies qui portent une frange. Elle a même noté quelques règles sur un post-it collé à l'intérieur de son placard de salle de bains. Ce sont les conseils que Nolwenn lui a donnés ce jeudi-là, ceux qu'elle aurait aimé connaître avant de prendre les ciseaux un dimanche soir à Brest.
« Le lendemain, je voyais mes sourcils en entier, et même un bout de front au-dessus. »
- Couper la frange sur cheveux secs, jamais juste après la douche.
- Coiffer d'abord la frange comme au quotidien, épis compris, avant de couper.
- Garder quelques millimètres de plus que la longueur souhaitée.
- Utiliser de vrais ciseaux de coiffure plutôt que des ciseaux à ongles.
- Couper à la lumière du jour, par petites touches verticales.
- En cas de doute, réserver une retouche rapide chez sa coiffeuse.
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