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Il est une heure dix du matin et le réfrigérateur ronronne au fond de la cuisine. Gérard, 63 ans, est allongé sur le dos, les yeux ouverts sur le plafond où passe parfois la lueur d'une voiture. À côté de lui, Martine respire lentement. Lui compte les fissures du plâtre, comme chaque nuit depuis trois semaines, sans comprendre pourquoi le sommeil refuse de venir.
Quarante ans de réveils à cinq heures, puis enfin le calme
Pendant quarante et un ans, Gérard s'est levé à cinq heures pour rejoindre l'entrepôt de matériaux où il gérait les livraisons. Il connaissait le bruit des camions avant celui des oiseaux, et le café brûlant avalé debout dans la cuisine encore sombre. Ses nuits étaient courtes mais solides, interrompues seulement par la sonnerie du vieux réveil posé sur la table de chevet. Il s'endormait vers vingt-deux heures, souvent devant le journal télévisé, et Martine le poussait gentiment vers la chambre.
Au printemps, il a rendu son badge, reçu une montre gravée et un pot de départ avec des chips tièdes. Les collègues ont fait un discours, il a serré beaucoup de mains et il est rentré dans leur maison de Saumur avec une drôle de légèreté. Le lendemain matin, pour la première fois depuis des décennies, il a ouvert les yeux à sept heures et demie. Il est resté au lit un moment, écoutant la pluie sur la véranda, sans rien avoir à faire.
Les premières semaines ont ressemblé à des vacances prolongées. Il bricolait l'abri de jardin, accompagnait Martine au marché du samedi, promenait le chien jusqu'au bord de la Loire. Il disait à qui voulait l'entendre qu'il dormait comme un bébé, qu'il rattrapait enfin toutes ces années de fatigue. Ses enfants le trouvaient reposé, les traits moins tirés, presque rajeuni. Rien, à ce moment-là, ne laissait imaginer que ses nuits allaient bientôt devenir le centre de ses préoccupations.
Le fauteuil du salon devient son rendez-vous de chaque après-midi
C'est venu naturellement, un jour de chaleur, après un déjeuner un peu copieux avec un verre de rosé. Gérard s'est installé dans le fauteuil en cuir près de la fenêtre, a fermé les volets à moitié et s'est assoupi. Il s'est réveillé une heure et demie plus tard, la bouche pâteuse mais l'esprit étonnamment léger. Il a trouvé ça délicieux, un luxe qu'il n'avait jamais pu s'offrir quand il travaillait, coincé entre deux tournées de livraison.
Alors il en a fait un rituel. Chaque jour, vers quinze heures trente, il montait dans la chambre, tirait les rideaux épais et réglait parfois le réveil de son téléphone, parfois non. Il dormait profondément, si profondément qu'il lui fallait de longues minutes pour retrouver ses repères en se levant. Il en riait avec Martine, racontant qu'il ne savait plus quel jour on était. Pour lui, c'était la récompense méritée de toute une vie de réveils difficiles.
Martine, elle, ne voyait rien à redire, même si elle trouvait parfois l'après-midi un peu long sans lui. Je me suis dit qu'il l'avait bien gagné, raconte-t-elle, on ne va pas reprocher à un homme de se reposer. Leur voisin, ancien instituteur, faisait la même chose depuis des années et semblait en pleine forme. Personne autour d'eux n'aurait pensé à associer ce petit plaisir quotidien à quoi que ce soit d'inquiétant. Une sieste, après tout, c'est censé faire du bien.
« Je me suis dit qu'il l'avait bien gagné, on ne va pas reprocher à un homme de se reposer. »
Le soir, la fatigue ne vient plus au rendez-vous habituel
Le premier signe a été discret. Un soir, devant le film de vingt et une heures, Gérard a remarqué qu'il suivait l'intrigue jusqu'au bout, sans piquer du nez une seule fois. Martine s'en est amusée, elle qui l'avait vu ronfler devant tant de génériques. Il a mis ça sur le compte d'un bon film, et ils sont allés se coucher vers vingt-trois heures. Il a lu un peu, éteint la lampe, puis attendu longtemps que le sommeil arrive enfin.
Les soirs suivants, l'attente s'est allongée. Il se tournait d'un côté, puis de l'autre, retournait l'oreiller pour trouver la face fraîche, écoutait le tic-tac de l'horloge du couloir. À minuit, il était encore parfaitement éveillé, l'esprit agité de petites pensées sans importance. Il repensait à une facture, à la gouttière qu'il faudrait réparer, à un collègue perdu de vue. Soyons honnêtes, on connaît tous ces nuits où le cerveau refuse obstinément de lâcher prise.
Au début, il n'en a parlé à personne. Il se disait que c'était passager, une question de météo ou de digestion, rien de plus. Le matin, il se levait plus tard pour compenser, vers neuf heures parfois, et l'après-midi la sieste lui semblait plus nécessaire que jamais. Il ne voyait pas la boucle qui était en train de se refermer sur lui. Il pensait simplement que la retraite dérègle un peu les habitudes, et que tout finirait par rentrer dans l'ordre.
Tisanes, applications et rendez-vous chez le médecin de famille
Au bout de trois semaines, les nuits blanches jusqu'à une heure du matin étaient devenues la règle. Gérard a commencé par les remèdes de grand-mère : tisane de tilleul, verre de lait tiède, plus d'écran après le dîner. Martine lui a acheté une huile essentielle de lavande à vaporiser sur l'oreiller. Leur fille lui a installé une application de méditation qui diffusait des bruits de vagues. Rien n'y faisait, et il commençait à redouter le moment d'aller au lit.
Il est devenu irritable, ce qui ne lui ressemblait pas. Je tournais en rond la nuit et je râlais le jour, je n'étais plus vivable, admet-il aujourd'hui avec un sourire gêné. Il s'est demandé s'il ne déprimait pas, si la fin du travail ne lui pesait pas plus qu'il voulait bien l'avouer. Il a lu des articles inquiétants sur l'insomnie des seniors, puis a fermé l'ordinateur, plus angoissé qu'avant. La peur de mal dormir, elle aussi, l'empêchait de dormir.
Finalement, Martine a pris rendez-vous chez leur médecin de famille, une femme posée qui les suivait depuis quinze ans. Gérard s'attendait à repartir avec une ordonnance de somnifères, et il y était presque résigné. Dans le cabinet, il a tout déballé : les heures à fixer le plafond, la fatigue du matin, l'humeur en dents de scie. La médecin l'a écouté sans l'interrompre, puis lui a posé une question à laquelle il ne s'attendait absolument pas.
« Je tournais en rond la nuit et je râlais le jour, je n'étais plus vivable. »
La question qui change tout porte sur ses après-midi
Elle voulait savoir ce qu'il faisait entre le déjeuner et le dîner. Gérard a parlé du jardin, du chien, puis, presque en passant, de sa sieste d'une heure et demie. La médecin a hoché la tête, et lui a expliqué ce qu'elle voyait souvent chez les jeunes retraités. Selon elle, ce n'était ni l'âge, ni une dépression cachée, ni un trouble mystérieux. C'était tout simplement la sieste qui lui volait sa nuit, morceau par morceau.
Elle lui a décrit, avec des mots simples, ce qu'elle appelle la pression de sommeil. Tout au long de la journée éveillée, le besoin de dormir s'accumule, comme de l'eau dans un réservoir. Le soir, ce réservoir plein pousse vers le lit. Une sieste de plus de vingt à trente minutes plonge dans le sommeil profond et vide une grande partie du réservoir. Le soir venu, il n'en reste pas assez pour s'endormir à l'heure habituelle.
Elle a ajouté que l'heure comptait autant que la durée. Dormir longtemps en fin d'après-midi, vers quinze heures trente ou seize heures, rapproche encore plus le repos de la nuit. Le réveil groggy qu'il décrivait, cette sensation d'être perdu, venait justement du sommeil profond interrompu. Je croyais me reposer, en fait je me décalais complètement, résume Gérard. Il est reparti sans ordonnance, avec seulement un conseil : garder la sieste, mais la raccourcir et l'avancer.
Vingt minutes avant quinze heures, et les nuits reviennent
Le lendemain, il a essayé. Après le déjeuner, vers quatorze heures, il s'est allongé dans le fauteuil du salon, sans fermer les volets complètement, avec une alarme réglée sur vingt minutes. Les premiers jours, il a eu du mal à se lever quand le téléphone sonnait, il en voulait encore. Mais il se sentait vif, sans cette bouche pâteuse ni ce brouillard qui l'accompagnaient auparavant jusqu'au goûter. Il a même repris ses balades de fin de journée.
Au bout d'une semaine, le changement était net. Il s'endormait de nouveau devant le film, au grand amusement de Martine qui l'a retrouvé ronflant avant la fin. Il se couchait vers vingt-trois heures et dormait d'une traite jusqu'à sept heures. Maintenant ma sieste, c'est un petit café pour le cerveau, pas une deuxième nuit, plaisante-t-il. Son humeur s'est apaisée, et ses enfants ont retrouvé le père tranquille qu'ils connaissaient.
Gérard en parle désormais volontiers autour de lui, notamment à ses anciens collègues fraîchement retraités. Il ne leur dit pas de renoncer à la sieste, au contraire, il la défend toujours. Il leur raconte simplement ce qui a marché chez lui, quelques repères tout simples qu'il a notés sur un papier aimanté au réfrigérateur. Pour ceux qui se reconnaissent dans ces soirées passées à fixer le plafond, voici ce qu'il conseille de regarder chez soi.
« Je croyais me reposer, en fait je me décalais complètement, sans m'en rendre compte. »
- Limiter la sieste à vingt ou trente minutes, avec une alarme pour ne pas glisser en sommeil profond.
- La placer tôt, juste après le déjeuner, et la terminer avant quinze heures.
- Préférer un fauteuil et une demi-pénombre au lit et aux rideaux tirés.
- Garder une heure de lever régulière, même sans obligation le matin.
- Si le soir le sommeil tarde, raccourcir la sieste avant de chercher une autre cause.
- En cas de troubles persistants, en parler à son médecin traitant.
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